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Billet de blog 30 novembre 2025

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Exploratrices, effacées mais essentielles

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Lire Femmes des pôles : des destins différents, une vérité commune

Il y a des livres qu’on lit pour apprendre, et d’autres qu’on lit pour comprendre autrement.
Femmes des pôles : dix aventurières en quête d’absolu, de Benoît Heimermann, appartient aux deux catégories. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être lu.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la méthode. Ces femmes ne sont jamais réduites à des figures symboliques. Elles sont reconstruites à partir de sources multiples : journaux intimes, relations de voyage, écrits scientifiques, archives, témoignages croisés. Heimermann ne plaque pas un discours ; il assemble patiemment des fragments de vies. Il restitue des trajectoires.

Et ces trajectoires sont profondément différentes.

Des parcours sans modèle unique

Rien, a priori, ne rapproche Jeanne Baret, contrainte de se cacher sous un nom et des vêtements d’homme pour embarquer dans l’expédition de Louis Antoine de Bougainville, de Rose de Freycinet, autorisée à bord malgré l’interdiction faite aux femmes, mais assignée à un rôle mondain, presque décoratif.

Jeanne Baret est botaniste autant que Philibert Commerson. Elle collecte, observe, classe, travaille — mais restera longtemps moins reconnue que lui. Elle n’existe qu’à condition de nier son identité, de devenir « Jean Baret », embarqué clandestinement sur un navire qui n’avait théoriquement aucune place pour une femme.

Ce n’est pas un hasard si Denis Diderot, évoquant Jeanne Baret, écrit cette phrase saisissante :

« ces frêles machines-là renferment quelquefois des âmes bien fortes ».

Cette formule dit tout à la fois :
– la réduction du corps féminin à une mécanique fragile, telle que la pensait encore le XVIIIᵉ siècle ;
– et, en miroir, la force morale et intellectuelle de Jeanne Baret, seule femme à avoir accompli le tour du monde à cette époque, au prix du mensonge, du danger et de l’effacement.

Chez Heimermann, cette citation prend une résonance particulière : elle résume l’ambiguïté constante entre admiration et déni qui entoure ces femmes.

Un regard élargi, au-delà du récit héroïque

Le livre ouvre aussi des perspectives inattendues. On y découvre Helen Peel, héritière richissime ayant perdu toute sa famille très jeune, qui affrète des navires et rend possibles des expéditions là où d’autres ne font que les commenter.

On y découvre également Ada Blackjack, petite Inupiat, seule survivante d’une expédition dramatique, particulièrement brimée par les hommes de son équipage, exploitée pour sa survie, puis marginalisée dans le récit officiel une fois l’aventure terminée.

Ces figures déplacent le centre du récit polaire : l’exploration apparaît alors comme un espace où s’exercent des rapports de domination sociale, culturelle et sexuelle, bien au-delà du seul exploit géographique.

Une convergence frappante

Ce qui donne à Femmes des pôles sa force profonde, c’est que malgré la diversité radicale des situations, une même logique revient.
L’homme — compagnon, chef, savant, écrivain, explorateur — tend à brimer, à reléguer, à réduire, parfois à abandonner.

Les pages consacrées à Léonie d’Aunet en sont l’exemple le plus troublant. Son écriture, sa sensibilité, par moments, semblent dialoguer avec celles de Victor Hugo. Mais là où Hugo transforme le romantisme en grandeur littéraire et en autorité morale, Léonie paie son audace par l’emprisonnement, l’ostracisme et le silence.

Le silence de l’homme célèbre, ici, en dit autant que le froid des glaces.

Au-delà des pôles : une mécanique bien connue

À mesure que l’on avance dans le livre, il devient difficile de ne pas faire des rapprochements. Impossible de ne pas penser à Mileva Einstein, dont la contribution aux travaux d’Albert Einstein ne pourra sans doute jamais être pleinement établie.
Ou encore à Émilie du Châtelet, dont l’apport scientifique a longtemps été éclipsé par l’aura de ses contemporains masculins.

Et comment ne pas évoquer Lise Meitner, co-découvreuse de la fission nucléaire, écartée du prix Nobel, tandis que son collègue masculin était seul consacré ?

Ce phénomène porte un nom : l’effet Matilda — ce mécanisme par lequel les contributions des femmes sont minorées, attribuées à d’autres ou purement effacées. Femmes des pôles en offre une illustration frappante, appliquée à l’histoire de l’exploration.

Une invitation, pas un réquisitoire

Le livre de Benoît Heimermann n’est ni un pamphlet ni un procès. Il n’accuse pas, il documente. Il montre que ces femmes, aussi différentes soient-elles, se heurtent toutes à une même limite : celle d’un monde qui accepte leur courage, mais refuse leur pleine reconnaissance.

Lire Femmes des pôles, ce n’est pas juger le passé avec arrogance.
C’est le regarder dans toute sa complexité, entendre les voix dissonantes, accepter les zones d’ombre.

C’est pourquoi ce livre est moins une leçon qu’une invitation à lire autrement — et à reconnaître que, parfois, dans ces « frêles machines », se cachaient les âmes les plus fortes.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.