Depuis trois ans, le Festival de Cinéma de Douarnenez aborde la question des LGBTQI, et particulièrement celle des Intersexes. Nous avons rencontré Vincent Guillot, militant intersexe breton, doctorant à l'Université de Paris 8, et l'un des fondateurs de l'Organisation Internationale des Intersexes. Principal coordinateur de cette thématique au sein du Festival, il nous explique son entrée dans le Festival, ses conséquences, ses liens avec la Bretagne, les Sourds et les minorités en général.

Tri bloaz zo bremañ e pled Festival Douarnenez gant bed an LGBTQIed, an Etrereviaded dreist-holl. Bet omp o welet Vincent Guillot, ur Breizhad hag a stourm evit ar gwirioù etrereviat, doktor e Skol-Veur Pariz 8 anezhañ war ar briz. Emañ e-touez krouerien Aozadur Etrevroadel an Etrereviaded. E emouestl da-geñver Gouel Douarnenez a zisplego deomp neuze ha kement a zo disoc'het diwar-se, met ivez an darempred en deus gant Breizh, ar Re Vouzar hag ar minorelezhioù dre-vras.

 

Peux-tu nous présenter le mouvement intersexe ?

Le début du mouvement intersexe s'est constitué dans les années 1990 en Amérique du Nord. Nous, en réaction à l'hégémonie nord-américaine, on a créé un mouvement d'abord francophone puis mondial au début du siècle, dans les années 2000. On a longtemps galéré pour avoir un minimum de visibilité et arriver à exprimer l'oppression que l'on subissait, mais depuis quelques années le mouvement a pris une grande ampleur, a obtenu une vraie visibilité et une écoute des politiques internationaux. Notre revendication commune est l'arrêt des opérations sur les enfants intersexes, pour en faire des garçons ou des filles. C'est le respect du corps d'origine. Au-delà d'avoir des mots pour se dire, pour se définir etc, notre questionnement était de savoir comment on allait politiser la question. Passer d'une question médico-légale à une question de droits humains et les champs d'action que l'on allait choisir. Il y a eu un énorme travail de sensibilisation auprès du corps médical, qui n'a jamais voulu nous entendre, auprès des politiques et puis auprès des universitaires, des féministes et pour rejoindre les luttes LGBT, parce que c'est aussi une question de sexe et de genre.

 

Et ces intellectuels qui ont intégré cette thématique ou ce combat, ce sont des intersexes aussi ?

Pas forcément.C'était une de nos grandes difficultés au départ. Déjà on ne connaissait personne. On fait partie du peuple, du peuple ostracisé, du peuple opprimé, pauvre, donc on n'avait pas de moyen de communication. On n'avait surtout pas les portes d'entrées, les façons de s'exprimer qu'il fallait pour être écoutés. Donc, au départ, la plupart des gens que l'on a rencontré n'était pas intersexe. Maintenant oui, il y a véritablement un groupe de chercheurs intersexes, partout dans le monde, qui travaille sur ces questions là. Notre choix, ce n'est pas celui de l'élitisme, mais on s'est très rapidement rendu compte que, en Francophonie, le savoir passe par l'université. On a fait aussi de la télé-poubelle, parce que l'on avait pas trop le choix, ou des médias-poubelles pour se visibiliser, ce qui a aussi son importance parce que l'on touche une population concernée. Puis, on a essayé de rentrer dans le milieu universitaire et on est plusieurs maintenant. Moi j'ai repris mes études et là je commence une thèse. Mais c'est aussi un combat de classe. Quand tu n'es rien, quand tu es déclassé, quand tu es opprimé, quand tu es pauvre, accéder aux études, accéder au savoir et faire comprendre que ce n'est pas aux universitaires non-concernés de parler de nous, sans nous, ça reste un combat énorme et vraiment harassant.

 

Parce que tu me disais ce matin que l'intersexe se caractérise par une forte précarité...

Oui, dans la mesure où on te présente comme une erreur, comme un déchet à tes parents, dans la mesure où tu es hyper-médicalisés dans l'enfance, tu passes ton enfance à l'hôpital et donc forcément tu acquiers des difficultés. Tu n'as pas d'espace d'existence dans la société et du fait des mutilations tu as une santé fragile. Donc, très globalement, il y a peu d'intersexe qui accèdent aux études et ça demande des efforts colossaux ne serait-ce que pour arriver à une estime de soi, arriver à se dire « moi aussi je suis valable à faire des études ». Parce que l'on t'a tellement montré comme quelque chose qui ne vaut rien, que tu ne penses même pas que tu es valable pour faire des études. Et du coup, au delà des problèmes de santé créé par les mutilations, on est très peu à avoir accès aux études et la plupart des intersexes vivent des minimas sociaux quand ils ne vivent pas dans la rue. Quand tu n'as pas d'espace d'existence dans cette société forcément tu vis aux bancs de cette société là. Et le banc de notre société il est caractérisé par soit la rue, soit la prostitution, soit les deux.

 

Et cette rencontre avec Douarnenez et le Festival de Cinéma sur les peuples minorisés, comment elle se fait ?

Elle se fait de façon assez représentative de notre vécu en général, de la même manière qu'avec le monde universitaire. Il y a trois ans, le Festival décide de faire une thématique sur les intersexes mais il ne pense pas que les intersexes peuvent prendre la parole et il ne nous contacte pas. Et quand je vois que l'on va parler de nous, sans nous, à ce moment là j'envoie un mail au Festival, de façon pas très diplomatique, pour leur dire : soit vous nous invitez soit on va venir, mais si on vient on va dire ce que l'on a à dire. Et le Festival nous a ouvert ses portes et ça a eu une résonance très importante pour les intersexes. Pour nous, ça a été assez extraordinaire de voir que l'on pouvait exister ouvertement, en tant que nous-même, sans que l'on soit regardé comme des monstres. C'est la première fois où on avait une reconnaissance en tant qu'être humain à part entière avec autant de monde autour de nous. Et ça pour nous ça a été très très important. Il y a eu un accueil extraordinaire, de la part du Festival, mais aussi de la part des festivaliers. Et la deuxième année je dirai que c'était encore plus fantastique parce que d'autres intersexes et des trans sont venus et ont eu le même accueil, et les gens étaient contents de nous revoir aussi. Et politiquement c'est intéressant, en terme d'éveil des consciences, que des gens s’aperçoivent que l'on existe. Mais cela a eu aussi une répercussion importante sur nous. Oui on est légitime ! Oui on a notre place dans un discours politique sur les minorités opprimées ! Et au-delà de ça, le Festival a apporté énormément de choses. Dans la communauté internationale intersexe on sait qu'il y a un endroit au monde où une fois par an, depuis trois ans, tu peux être intersexe et qu'il y a des milliers de gens qui viennent, qui ne sont pas intersexes, mais qui acceptent que les intersexes soient là. Et puis ça a été important parce que ça nous a donné une réelle visibilité et pour ça on remercie énormément le Festival et les festivaliers. Parce que les décisions politiques qui se prennent au niveau européen sur la question intersexe, et qui vont dans notre sens, viennent aussi de cette visibilité que l'on a eu au Festival de Douarnenez. Ces politiques vont vers l'arrêt des opérations sur les enfants intersexes, vers l'accompagnement à l'autodétermination, vers la reconnaissance du statut intersexe dans la forme juridique. Ce n'est pas par hasard si, déjà l'an dernier, il y a eu des représentants d'élus européens qui sont venus nous rencontrer au Festival et que cette année il y a des représentants du conseil de l'Europe, des collaborateurs du commissaire aux Droits de l'Homme européen qui viennent au Festival. Et je suis absolument sûr que sur le bureau d'un certains nombres d'homme politiques français et européens qui travaillent sur la question Intersexe, il y a les deux derniers programmes du Festival. Ils ont besoin de références et en terme de publication, hormis les publications médicales qui vont dans le sens des mutilations, il y en a très peu.

 

Et comment cela se passe d'être dans un Festival des peuples minorisés ?

Pour nous vraiment Douarnenez ça a un sens. C'est dans un pays, dans une culture qui est notre. Et aussi parce que l'on a dû travailler sur les mots, sur le vocabulaire. Est-ce que l'on s'appelle Intersexe ? Est-ce que l'on se réapproprie le stigmate médico-légal, le terme médical pour nous désigner, ou est-ce que l'on créé un autre mot ? Est-ce que l'on se réapproprie l'ancien mot qui est hermaphrodite ou on en créé un autre ? On a énormément travaillé sur ces choses là et sur la dépathologisation du vocabulaire, sortir du discours médical. Toutes ces interrogations sur le sens des mots, l'articulation, la création de nouveaux concepts, forcément ça nous rapproche de tout le travail qui doit être fait par les langues opprimées, ou ce que l'on appelle les nations premières, qui doivent se réapproprier leurs langues d'origine parce qu'elle a été abîmée par la langue du colonisateur. Donc, on fait un peu le même travail finalement. Et je pense que ça peut faire résonance aussi pour la langue bretonne et toutes les minorités linguistiques opprimées. Se nommer, c'est entrer dans une impasse, mais pour pouvoir exister il faut entrer dans cette impasse, la difficulté étant d'en sortir. Moi, j'habite aux pieds des Mont-d'Arrées, c'est encore très très fort, ces oppressions là, être traité de ploucs. Si on se ramène à toute l'iconographie bretonne du 19ème siècle où le Breton était sale, ivrogne etc, il y a eu un travail énorme pour s'approprier notre culture bretonne, notre langue etc, tellement elle avait été mise à bas par le pouvoir central de Paris. Nous, on en est à ce point là. La vision de l'Intersexe, c'est le monstre, parce que les Intersexes dans la médecine étaient dans la partie consacrée aux monstres, la tératologie. Et la médecine n'est pas encore sortie de ça. Pour les médecins, on est encore des erreurs, des gens à réparer etc. Et à un moment donné, grâce au Festival, les Intersexes peuvent avoir une image positive. Globalement, on a réussi à se réapproprier le stigmate, à tel point que des médecins français on écrit que Intersexe ce n'est plus un terme médical, c'est un terme politique et ils ont créé un autre mot, qui est « désordre du développement sexuel ».

 

Et donc il y a ce lien avec la Bretagne dont tu parles, et il y a aussi le lien avec les Sourds qui s'est créé aussi à Douarnenez où il y a eu énormément d'échange.

Cela fait très longtemps que l'on a des connexions avec les Sourds ,parce que dans le milieu LGBT il y des connexions avec les Sourds. Moi par exemple, en 2008 j'ai écrit un article dans une revue universitaire où je faisais le parallèle entre l'oppression de la Langue des Signes et les mutilations intersexes. Mais cette rencontre frontale avec les Sourds là, c'est grâce au Festival. Je suis toujours gêné quand on dit « il y a convergence de luttes entre les luttes des Sourds et les luttes des Intersexes ». Ce n'est pas une convergence de lutte, c'est la même lutte ! C'est le droit à disposer librement de son corps et à pouvoir exprimer une culture qui est issue aussi du corps. C'est un peu difficile à exprimer mais, par l'oppression sur nos corps, que l'on soit Sourd ou Intersexe, par le stigmate de la monstruosité du corps cassé, on créé une culture particulière. Et pour cela ça à tout de suite fonctionner avec les Sourds, parce que notre problème il est le même. Si eux c'est l'oreille interne et nous les organes génitaux, malgré tout socialement notre corps est considéré comme ne devant pas exister, puisque si on s’en aperçoit pendant la gestation, on prône l'avortement aux parents. Un Sourd n'a pas le droit de revendiquer de ne pas vouloir entendre, un Intersexe n'a pas le droit de revendiquer d'avoir son corps originel et de ne pas être homme ou femme. Donc, pour le coup, c'est véritablement la pensée de Foucault, c'est le biopouvoir qui décide de comment doivent-être les corps, comme le pouvoir politique central décidait de ce que devait être la langue. On est exactement sur la même question. La différence est que nous on a acquis une légitimité en tant qu'Intersexe justement parce que c'est lié au sexe. Les mutilations sont sur des bébés et sur des sexes, donc ça choque forcément. Tandis que l'oreille, il n'y a pas les enjeux liés à la sexualité qui sont très forts puisqu'ils sont liés à l'inconscient, et du coup le débat des Sourds pour les implants cochléaires est finalement moins évident que notre combat. Aujourd'hui l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), à mon sens, n'est pas prête à prendre position contre les implants cochléaire. Par contre, elle a pris position contre les stérilisations forcées des enfants intersexes. Et ça, c'est assez étonnant parce que notre mouvement est très jeune, il a vraiment émergé en 2002, alors que le combat des Sourds est beaucoup plus ancien. Il a commencé au 19ème siècle, mais surtout dans les années 1970 avec le « Réveil Sourd ». Pourtant, nous on est proche d'aboutir, auprès du Conseil de l'Europe, de l'OMS ou de l'ONU où le rapporteur aux tortures a déclaré que les opérations sur des enfants intersexes sont des tortures. Pour moi par exemple, c'est une quinzaine d'années de combat très violent, très difficile, mais sur l'espace d'une génération on va avoir réussi à inverser la tendance. Après combien de morts ? Combien de suicidés ? Aujourd'hui on a aucune statistique, mais c'est effroyable le nombre d'intersexes mutilés qui se suicident à l'adolescence ou à l'âge adulte.

 

Est-ce que tu peux revenir plus en détail sur cette prochaine édition du Festival, qu'est ce qui va être fait sur la thématique Intersexe ?

Il y aura un débat sur « genre, classe, race », avec des Trans et des Intersexes européens. Il y aura notamment un Trans antillais qui travaille beaucoup sur le croisement genre-classe-race. Ça nous paraissait important de montrer que l'on est politique. Et puis il y aura des films qui vont être présentés et, pour la première fois en Europe, une table ronde entre des Intersexes et des politiques, notamment des membres du Conseil de l'Europe. Aussi bizarre que ça puisse paraître, on travaille régulièrement avec les politiques, mais ces travaux se font par mails ou par téléphone et on ne rencontre pas ces gens-là. Du coup, on reste un peu nébuleux pour eux. Cette rencontre va aussi permettre à ces gens-là de voir que l'on est aussi des gens comme les autres. On va déjeuner parmi tout le monde, nous sommes aussi des gens qui rions, qui blaguons, qui buvons et qui n'avons pas honte d'être ce que l'on est. En fait, la thématique des intersexes au Festival c'est peu de chose, c'est une journée avec quelques films, la rencontre de l'après-midi, un débat de trois heures le soir, mais aussi bizarre que ça puisse paraître ça n'a jamais existé. Pour les Intersexes, venir au Festival c'est pouvoir s'offrir quelque chose qui est banal pour tout le monde. Ça paraît assez désuet, mais une fois de plus, pour plein de minorités opprimées, ceux sont des instants rares. Comme l'Intersexualité n'existait pas dans le droit, il n'était pas possible d'avoir de subventions parce qu'on ne subventionne pas ce qui n'existe pas ou ce qui ne devrait pas exister. Pour cela il n'y a pas d'espaces de convivialité propres aux Intersexes. Au jour d'aujourd'hui, il n'y a qu'à Douarn' où cela existe. On a besoin d'espaces pour nous rencontrer et nous parler. Les femmes parlent entre elles de leurs problèmes de femmes, les hommes parlent entre eux de leurs problèmes d'hommes, mais nous on n'a pas d'espace pour cela. Et ça, le Festival nous l'offre. Ça semble paradoxale mais on est très politique et dans le même temps on aspire qu'à la banalité.

 

Qui seront les principaux invités intersexes du Festival 

Il y a l'exposition d'un artiste intersexe, Ins A Kromminga. Il fera une fresque et présentera ses œuvres. Je crois que c'est important parce qu'il y a beaucoup d'artistes intersexes parce que, si à un moment donné si tu n'as pas les mots pour dire l'horreur des tortures subies, cela passe par l'art. Il y a beaucoup d'Intersexes qui écrivent, qui chantent ou qui peignent. Pour moi c'était important de montrer aussi cela. Que l'on a toujours des stratégies de contournement pour pouvoir exister et se réaliser. Et je suis vraiment très content de présenter les travaux de Ins, qui sont à la fois très violents et très beaux. En plus de Ins, il y aura Dan Christian Ghattas qui est chercheur historien et l'un des plus anciens activistes intersexes. Il y aura aussi Janik Bastien-Charlebois qui est sociologue au Québec, qui est intersexe et qui travaille beaucoup sur le discours médical, sur l'intersexualité et aussi sur le savoir expérientiel des Intersexes. C'est un peu le même travail que je fais sous l'angle de Foucault. C'est une archéologie de notre propre savoir, sur comment on a intériorisé le discours médical et une généalogie de notre propre savoir, quelles choses on a intégré du bio-pouvoir et comment on peut se les approprier. Et là, je pense que ça parle vraiment à la culture bretonne. Qu'est ce que l'on a dans notre culture, qu'elle soit bretonne ou intersexe, qui nous a été imposé par un pouvoir extérieur et comment on arrive à s'approprier tout cela pour en faire quelque chose de positif. Et en plus de ces invités, il y aura beaucoup d'Intersexes présents parmi les festivaliers.

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