Aujourd’hui est projeté en avant-première le documentaire « Demain » réalisé par Cyril Dion
et Mélanie Laurent. Comme 90% des films français, je ne pourrai pourtant pas le voir, faute
de sous-titrage et donc d’accessibilité : les quelques séances, rares, où les films français
sont susceptibles d’être sous-titrées sont des séances « réservées », qui sont bien
souvent programmées en pleine journée, (c’est bien connu, les Sourds ne travaillent pas,
ils n’ont rien à faire) et là, on se retrouve alors entre sourds et malentendants, comme
parqués, alors qu’on ne cesse par ailleurs de parler d’inclusion, de la nécessité de se
mélanger, du ghetto dont serait responsable la langue des signes, etc.... L’argument le
plus souvent avancé est que les sous-titres perturbent la diffusion ! A croire que Sourd1 et
citoyen, c’est antinomique. Six millions de personnes sont exclues, comme moi de cette
projection. Alors que ce film se soucie d’environnement, de respect du climat, de relations
humaines, de qualité de vie et examine des façons de vivre ensemble ou d’apprendre, je
m’étonne de l’exclusion d’une frange importante de la population. Sans doute, m’objectera-ton
que ce n’est pas le souhait conscient des réalisateurs mais juste un « oubli » ou bien encore
est-ce dû à d’obscures raisons techniques quand ce n’est pas la faute de la crise économique
(tous les motifs sont bons pour justifier une mise à l’écart de fait). Dix ans après la fameuse
loi pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes
handicapées et, quarante ans après la première loi d’orientation…, peut-on encore sortir de
son chapeau cette éternelle excuse : « On n’y a pas pensé»…. » ou « On voudrait bien le
faire , mais on ne peut pas malgré toute notre bonne volonté... » ?
En dépit des nombreuses déclarations qui proclament l’égalité, cet « oubli », ces pseudoobstacles
ne révèlent-t-ils pas un certain « jemenfoutisme » justement ? L’accès aux films et
documentaires n’est que la partie apparente d’un iceberg, peut-être celle qui prête le moins à
conséquence… Car dans un tout autre registre, alors que Paris a connu des attentats de grande
ampleur ce 13 novembre, qui s’est soucié de traduire en langue des signes les différents
discours et analyses ? Seules les initiatives individuelles et bénévoles de deux journalistes Sourdes ont vu le jour et ont permis l’accès à l’information quand les « grandes » chaînes ont délibérément oublié plusieurs centaines de milliers de personnes… Une rédaction bénévole
constituée en quelques jours à peine, une mobilisation qu’il convient de saluer et qui tranche
avec la réaction timide du C.S.A (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) qui rappelle les
obligations légales des chaînes de télévision ou constate l’absence ou la mauvaise qualité des
sous-titres.
Des mendiants de la citoyenneté, voilà à quoi en sont réduits les Sourds et plus largement
toutes les personnes sourdes et malentendantes. Et encore plus largement les personnes dites
« handicapées » : rien que ce qualificatif donne le ton. Il y a ceux qui s’autoproclament
« normaux » et ceux qui ne le sont pas, selon des critères arbitraires, alors que précisément
l’universalité est composée de singularités… C’est donc bien une forme de domination que
cette division binaire de la société, quoiqu’on en dise : la « différence » se définit par rapport
à la dictature de la « norme », c’est-à-dire les caractéristiques du plus grand nombre.
Des initiatives engagées comme le festival de Douarnenez montrent que rendre effective
cette citoyenneté est possible : question de volonté et de volontarisme…
Pour l’heure, comme douze millions de personnes « handicapées », soit environ 20% de la
population française (excusez du peu…) je suis clairement un citoyen subalterne, un citoyen
de second ordre. Même déposer un bulletin dans l’urne, symbole par excellence de la
participation sociale, ne m’est pas permis puisque la mairie du lieu où j’habite n’est pas
accessible aux fauteuils roulants. Tandis qu’on parle sans arrêt d’inclusion des personnes
« handicapées », ne serait-ce pas plutôt de la discrimination ?

Fabrice Bertin

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