Nicole et Félix Le Garrec à l'honneur au Festival de Douarnenez

Le 5 septembre 1980, le Festival de Cinéma de Douarnenez diffusait en avant-première le film de Nicole et Félix Le Garrec « Plogoff, des pierres contre des fusils », sur la mobilisation contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff. De nombreux fondateurs du Festival s'étaient engagés dans cette lutte. Si elle a été l'une des origines du Festival, elle en est devenue au fil des années l'un de ses symboles... Cette année, le Festival a l'honneur de diffuser l'avant-première du film de Philippe Guilloux, « Nicole et Félix », sur ce couple Le Garrec profondément associé au Festival.

Le 5 septembre 1980, le Festival de Cinéma de Douarnenez diffusait en avant-première le film de Nicole et Félix Le Garrec « Plogoff, des pierres contre des fusils », sur la mobilisation contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff. De nombreux fondateurs du Festival s'étaient engagés dans cette lutte. Si elle a été l'une des origines du Festival, elle en est devenue au fil des années l'un de ses symboles... Cette année, le Festival a l'honneur de diffuser l'avant-première du film de Philippe Guilloux, « Nicole et Félix », sur ce couple Le Garrec profondément associé au Festival. Nous avons rencontré Philippe Guilloux, réalisateur, monteur, producteur de la société « Carrément à l'Ouest » et avant celle-ci de le société de prestation de service Ouest Editing. Philippe Guilloux est également à l'honneur du Grand Cru Bretagne du Festival, avec son film « Qui a tué Louis Le Ravallec ? » sur les gwerzioù (chansons de tradition orale) bretonnes et l'ethnologue Donatien Laurent.

Philippe Guilloux, d'où vous est venue l'envie de faire un documentaire sur « Nicole et Félix » ?

Nicole et Félix je les connais, enfin je pensais les connaître... Je fais partie de la génération qui a connu leurs montages diapo dans les salles. Je les ai connu en 1974 quand ils étaient venus présenter un montage diapo sur le remembrement près de chez moi. Il y avait eu justement des luttes ici, près de Carhaix, entre ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre le remembrement. Puis, en 1981, lorsque leur film sur Plogoff est sorti, j'ai connu Erwan Moalic et Paul Guyard [ancien directeur du Cinéma Le Club à Douarnenez et l'un des fondateurs du Festival]. L'idée de faire ce film est venu d'un questionnement. Qu'est-ce que c'est de faire du cinéma militant aujourd'hui ? Je voulais savoir comment ils avaient fait, à une époque où il n'y avait pas la télé pour diffuser les films. Aujourd'hui il y a toujours des luttes, mais comment font les cinéastes ? Je ne veux pas dire que le cinéma s'est embourgeoisé, mais il y a un certain formatage. C'est intéressant de voir à l'époque comment ils finançaient leurs films. Quand on se rend compte que Nicole et Félix ont hypothéqué leur maison pour financer leur film sur Plogoff, on n'est pas sûr aujourd'hui que beaucoup de monde aurait fait cela ! Félix et Nicole, ce sont deux personnages. Quand on parle de cinéma militant, on parle de René Vautier avec qui ils ont travaillé, on parle moins d'eux. Pourtant, eux aussi, ils sont militants. Ce n'est pas un cinéma aussi démonstratif que Vautier, mais ils donnent la parole aux gens, aux ouvriers, à ceux qui trinquent dans l'agroalimentaire. L'idée est venue de là. J'avais eu l'idée de faire un film sur les Bonnets Rouges. Je sentais qu'il allait se passer quelque chose. Mais moi je n'ai pas fais ce que Nicole et Félix ont fait, de me lancer. Eux, ils ont ce truc-là. Il faut que les cinéastes y réfléchissent.

 Cela n'est pas difficile de faire un film sur des personnes que l'on connaît bien ?

Je ne les connaissais pas bien, on s'est côtoyé. La première fois que je leur ai proposé de faire ce film, c'était à l'anniversaire de Daniel Yonnet, qui a préfacé le livre de Nicole et Félix et fait la voix off du film sur Plogoff, lorsque l'on s'est retrouvés tous chez lui pour ses 80 ans. Cela n'était pas évident pour eux de se retrouver de l'autre côté de la caméra. Il faut installer de la confiance. Ils n'ont jamais vu le film ! Ils vont le découvrir dimanche pour la première fois durant l'avant-première. C'est un moment particulier pour eux, le retour de la salle joue énormément. J'accorde une grande importance à l'image et au son pour diffuser dans des salles de cinéma. Je n'avais pas envie de regarder le film avec eux en DVD. Et Nicole et Félix m'ont fait confiance, ils ont accepté le principe. J'ai de l'admiration pour le travail qu'ils ont fait, et quand je réalise un film je n'ai pas envie d'aller chercher la face cachée, la part d'ombre d'une personne. Ils ont eu confiance en moi, ils auraient pu être plus interventionnistes. Je n'ai jamais montré un film avant sa sortie en salle. Cela a été aussi le cas pour le film « Qui a tué Louis Le Ravallec? » sur Donatien Laurent. Je suis vraiment content qu'ils aient accepté.

Cela ne rajoute pas une pression pour vous, de dévoiler le film aux personnages principaux en avant-première ?

Il faut vivre cela tranquillement. Les décisions ont été prises et on ne peut plus revenir en arrière. Il n'y a pas toute l'histoire de Nicole et Félix. Il manque leur aventure avec l'Atelier régional cinéma Bretagne par exemple, mais je donne des pistes et il y a des livres pour aller plus loin. J'avais envie de montrer comment des photographes d'une petite commune ont décidé de se lancer dans le cinéma. C'est presque une histoire universelle. Les gens découvrent qu'être cinéaste ce n'est pas une trajectoire écrite, ce n'est pas qu'une vocation. C'est intéressant de montrer cela. Je n'ai pas voulu montrer l'après Plogoff, même si ce sont eux qui ont formé les générations suivantes. Ce que j'ai voulu montrer, c'est que Félix devient photographe par accident, il devait travailler dans l'usine de conserve de sa famille mais il a décidé de tourner la page, c'est beau et il fallait le faire ! En 2000, je l'ai fais aussi en décidant de monter ma société. C'est universel, cela me parle et ça parle à d'autres personnes. Les gens vont découvrir un Félix que peu de monde connaît. Les gens pensent que c'est Nicole qui décide, mais Félix a son caractère. Il s'est lâché, il était en confiance. Cela vient peut-être de notre petite équipe de tournage, nous n'étions que trois personnes. Nous avons passé beaucoup de temps à discuter. Mais on retrouve le couple tel qu'on le connaît, avec eux c'est 1 + 1 = 1 ! C'est un ciment entre deux personnes, c'est rare de voir une telle unité. Le tournage a été un moment incroyable, leur convivialité n'est pas une légende. On était accueilli avec le café, les petits gâteaux, on était invité à rester manger le soir. Nous avons passé quatre jours chez eux, quatre après-midi, et nous sommes retournés ensuite plusieurs fois pour faire des plans supplémentaires, pour expliquer aux spectateurs ce qu'étaient les pellicules 35mm ou les montages diapo. Le film était déjà écrit avant le tournage, mais je n'avais pas prévu d'intervenants extérieurs. Au bout de quatre jours, nous nous sommes rendus compte qu'il y avait déjà beaucoup de choses, grâce à nos repérages et discussions avant le tournage. Le tournage était aussi très fatigant pour eux.

Cela a un goût particulier de le diffuser en avant-première à Douarnenez ?

Oui ! J'ai été bénévole au Festival. Je connais Erwan Moalic depuis les années 1980 lorsque je travaillais dans les salles à Châteaulin et Carhaix. J'y ai connu aussi Jakez Bernard qui était l'ingénieur du film de Nicole et Félix sur Plogoff. Il y a une sorte de boucle, c'est une grande famille, la boucle est bouclée.

En plus du film sur Nicole et Félix, vous présentez dans le Grand Cru Bretagne le film « Qui a tué Louis Le Ravallec ? » sur Donatien Laurent et ses études sur les gwerzioù bretonnes ?

J'ai fait de la musique, je suis imprégné de cela. Même si je ne suis pas militant, je suis sensible, c'est pour cela que j'ai nommé ma société « Carrément à l'Ouest ». Avant cela, j'avais déjà réalisé un film sur Glenmor. Il a été une personne importante mais un jeune breton d'aujourd'hui ne sait pas qui est Glenmor. Tout le monde est fier d'être breton. On a passé ce cap, parfois un peu de manière extrême, mais il fallait peut-être passer par là. C'est pour cela que j'aime bien les films de Hubert Béasse sur le F.L.B. dans le Grand Cru Bretagne: ils montrent ce processus historique. Aujourd'hui, 96% des Bretons disent qu'ils sont attachés à leur région. Mais nous n'avons pas d'outils pour expliquer cela. Le film sur Donatien Laurent avait cet objectif. Comme « Glenmor », « Nicole et Félix », Donatien est une personne importante pour la Bretagne. Dans le film, il fallait aussi expliquer ce que représentent ces chants, sans être prévisible, évoquer la gwerz comme une enquête, pour apporter un côté ludique et montrer le rôle de Donatien Laurent, qui a consacré sa vie aux gwerzioù. Il ne faut pas attendre que les gens soient morts pour leur rendre hommage ! L'avant-première avec Donatien était formidable, il était content du film. Il faut installer une confiance, raconter une histoire. Je discute beaucoup avec eux, il se passe des choses, même si avec Donatien on ne sait pas ce qui va se passer ! C'était magique, on suit Donatien dans ses recherches, dans les lieux historiques évoqués dans la chanson. La scène où Donatien est à quatre pattes, tout le monde m'en parle ! Mais c'était aussi compliqué, il fallait expliquer ce qu'est une gwerz, expliquer qui était La Villemarqué. J'ai fais une tournée avec Erwan Moalic en avril-mai, avec une avant-première à Carhaix dans une salle presque pleine. Le retour du public est important et il a été très positif. C'est pour cela qu'il faut diffuser dans les salles de cinéma, pour confronter les idées avec le spectateur. Quand je réalise un film, je le montre en premier à des gens qui ne connaissent rien au thème, pour voir si c'est clair, bien expliqué. Mais le spectateur est intelligent, on n'est pas obligé de tout lui dire. Quand on va dans les salles de cinéma, on comprend cela.

Et quels sont vos projets pour la suite ?

Mon prochain film est sur l'impact de la guerre 14-18 en Bretagne, sur son impact dans une société rurale, sur le départ et la mort des hommes. Il s'appelle « D'ar ger ». Ces évènements ont modifié la société bretonne. La guerre marque une rupture, c'est de là que vient le mouvement breton. Il ne s'agit pas commémorer que la Bretagne, mais il y a de nombreux films à y réaliser. Le problème est pour les exporter. « Qui a tué Louis Le Ravallec ? » peut intéresser des gens de partout, il ne traite pas que de la Bretagne, mais de la littérature orale. C'est universel ! Les autres régions rurales ont des choses à dévoiler, comme le centre de la France et la Corse qui ont été beaucoup touchés par la guerre 14-18. Dernièrement j'aurais voulu regarder un film sur la guerre 14-18, mais il ne passait que sur France3 Alsace. Il faut exporter le « fait régional » et diffuser les films régionaux au niveau national. Il faut montrer que dans les régions, on a encore ce lien, qu'être paysan ce n'est pas « l'amour est dans le pré » ! Il faut montrer qu'en Bretagne on a un regard particulier. Il faut donner la parole aux gens, retourner sur le terrain. Il ne faut pas rester cantonner au fait que la Bretagne parle uniquement aux Bretons.

Justement, il va y avoir un débat sur l'emploi et la culture en Bretagne durant le Festival ?

On dit que parler de la Bretagne c'est culturaliste, mais on ne nous laisse pas montrer nos films ailleurs. Ceux qui disent que l'on fait du communautarisme sont les mêmes qui n'ouvrent pas les portes pour diffuser nos films ! C'est la difficulté du moment, il faut pouvoir exporter nos films. Cela est un chantier important lorsque l'on parle de décentralisation. Il faut sortir nos films de France3 Bretagne, les montrer partout et montrer en Bretagne les films des autres régions. J'avais des budgets dérisoires pour les films « Nicole et Félix » et « Qui a tué Louis Le Ravallec ? » car ils étaient jugés trop « géographiques ». Avec des moyens ridicules, les tournages se font en très peu de jours, et ces films sont construits par les impératifs budgétaires. Le budget d'un film en Bretagne est cinq fois inférieur au budget national. En Bretagne, un film de 52 minutes coûte 120.000 euros alors qu'au niveau national c'est 500.000 euros. On doit faire la même chose avec moins, c'est normal que la qualité soit parfois moins bonne. Pourtant un Breton paye la même redevance qu'un Parisien: il devrait avoir le même budget. Le Grand Cru Bretagne du Festival est de très bonne qualité malgré les faibles moyens. Cela est en partie grâce au soutien des chaînes locales comme Tébéo qui a financé « Nicole et Félix », qui finance tous mes films. On a plus de liberté avec les chaînes locales, il y a moins de formatage. C'est pour cela que le Grand Cru est intéressant depuis 3 ans, grâce à ces chaînes.

 Nicole et Félix, dimanche 24 août, à 16h, au cinéma Le Club

Qui a tué Louis Le Ravallec ?, mercredi 27 août, à 21h, à l'Auditorium

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