La Turquie et les «événements» du Kurdistan et de Syrie

Le festival a pris son rythme de croisière. A Douarnenez, on a la Turquie au coeur, et l'on parle beaucoup, dans les salles, sur la place du festival, dans les débats — en français, en turc, en kurde, en arménien, mais aussi en breton ou en LSF. On débat sans cesse, même si certains invités ont été empêchés de rejoindre la Bretagne, comme le réalisateur Emin Alper.

Les « événements » du Kurdistan et de Syrie

La colère gronde à Gazantiep. Elle gronde contre les nationalistes qui ont formé des chaines humaines, samedi soir, pour bloquer les donneurs de sang qui se pressaient vers les hôpitaux. Elle gronde aussi contre le gouvernement qui refuse de nommer les choses telles qu’elles sont, de reconnaître à quel point la Turquie est impliquée dans le conflit syrien, à quel point le pays est sur le point de basculer lui-même dans une véritable guerre.

Le mot de « guerre » sonne bien dans les rassemblements d’anciens combattants et les réunions « patriotiques », mais pourtant, les gouvernements bellicistes refusent souvent de l’employer. La France a envoyé le contingent en Algérie, où se déroulaient des « événements ». Il n’était pas question d’employer le mot de guerre, tout comme Ankara refuse de l’utiliser à propos du Kurdistan. Tout au plus, l’armée et la police mènent-elles des opérations « anti-terroristes ». Nommer les choses par leur véritable nom est pourtant la première condition pour comprendre, agir et refuser de se laisser emporter dans les spirales mortifères du déni et du mensonge.

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Une lettre du réalisateur Emin Alper

«Bonjour à tous,

Du fait de l’état d’urgence dans lequel est plongé la Turquie, il est interdit aux fonctionnaires de quitter le territoire sans autorisation. Je n’ai pu, en tant qu’enseignant, obtenir la permission de quitter le pays à temps, c’est pourquoi je ne peux pas être avec vous pour présenter mes films.

Depuis trois ans, la Turquie traverse les temps les plus difficiles de son histoire contemporaine. C’est curieux, car lorsque j’écrivais le scénario d’« Abluka », le pays se trouvait dans une situation paisible. Lorsque nous avons commencé la pré-production, le mouvement de Gezi a surgi et nous avons tous partagé l’espoir d’une Turquie démocratique dotée de puissants contre-pouvoirs. Depuis, le gouvernement s’est cependant évertué à utiliser le moindre prétexte pour casser toute opposition et il est devenu de plus en plus autoritaire.

Après l’abandon des négociations de paix en 2015 avec les Kurdes du PKK, la Turquie a vécu l’une de ses plus sanglantes années. Pour finir, le coup d’Etat raté du 15 juillet a failli nous plonger dans une dictature militaire. Il a servi de prétexte à la mise en place de l’état d’urgence, dans lequel sont suspendus l’ensemble des droits civiques.

Aujourd’hui, nous sommes effarés de constater que notre film, qui envisage un avenir très pessimiste de la Turquie, ne dépeigne une situation aujourd’hui bien réelle. J’avais écrit ce scénario en espérant de ne jamais vivre un avenir aussi apocalyptique. Malheureusement, l’atmosphère catastrophique que nous avions envisagée s’est révélée prophétique sans que nous ne puissions rien faire pour nous y opposer. Je ne perds pas néanmoins pas espoir de dépasser cette situation terrible tôt ou tard.

Nous, artistes et intellectuels indépendants, continuerons à nous dresser face à toute forme de dictature, qu’elle soit civile ou militaire. Nous continuerons d’écrire, de tourner, de peindre et de chanter pour des jours meilleurs, pour une société juste et démocratique. La Turquie le mérite.

Salutations à tous et toutes,

Emin Alper.»

Les films d’Emin Alper au Festival :

Abluka (Turquie, 2015, en avant-première) :

Mardi à 21 heures au K

Vendredi à 14 heures au K

Derrière la colline (Turquie, 2013)

Mercredi à 16h15 au K

Les cuisines du Kezako : la querelle de la baklava

La baklava est un délicieux dessert d’Asie centrale et de l’Empire ottoman, dont les origines restent pourtant contestées. On évoque trois origines possibles : la tradition turque de la pâte feuilletée, le placenta, forme de feuilleté de la Rome antique, repris par la cuisine byzantine, ou bien encore une origine persane. En Iran, la baklava est la « reine » des desserts, l’étoile des tables de fête, une offre qu’on ne peut pas refuser, surtout lors de la fête de Naw-Ruz ! Elle est coupée en petits morceaux, présentés dans des coupes en forme de losange, aromatisés au sirop d’eau de rose. Les villes de Yazd et de Qazvin sont particulièrement célèbres pour leur baklava, connue dans tous le pays. Les meilleures baklavas sont à la pistache, mais on se contente souvent d’amandes, moins coûteuses, réservant les pistaches pour la décoration. Les amandes sont mélangées avec du sucre, de la cardamome et glissées dans des feuilles de pâte feuilletée. Dans les Balkans, on réalise souvent la baklava avec des noix.

Pourquoi palabre-t-on en breton ?

David Selim Sayers, spécialiste du cinéma turc et maître de conférence à la San Francisco State University, rien que cela, était l'invité de la palabre « Film et société : les Turquies au cinéma », ce mardi, à 10h à la MJC. Cette palabre avait la particularité de ne pas être traduite en français, mais bien dans la langue de nos chers «pokemoneg» bretonnants.

« Ce n'est pas un hasard si ce festival se trouve en Bretagne », explique Stéphane Moal, l'interprète de cette rencontre. A ses débuts le Festival de cinéma mettait en valeur les correspondances entre le peuple breton et le peuple invité en tant que minorités, d'ailleurs le festival s'est appelé « Festival du cinéma des minorités nationales » jusqu'en 1990. La défense du breton a donc toujours été primordiale dans l’histoire du festival.

Elle a été plus ou moins soutenue selon les éditions, mais elle tend de nos jours à prendre une place encore plus importante, et plus naturelle. L’introduction du « monde des sourds » et donc de la traduction en langue des signes ont contribué à faire avancer la réflexion sur les langues employées durant le festival et ainsi trouver un équilibre entre elles.

Pas étonnant, donc, qu'une palabre soit désormais traduite simultanément de l'anglais au breton et à la LSF... Mais au sujet de la Turquie ? « Les bretonnants en ont marre de parler en breton du breton. C'est important aussi de parler d'un sujet international, de pouvoir parler de tout », poursuit Stéphane Moal. Si cela peut paraître incongru, une langue a en effet des besoins : de prendre l'air, de se promener, de se nourrir et de s'abreuver ici et là... Finalement, elle est comme les humains : sans cela, c'est sa mort assurée !

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