L'Europe au défi des réfugiés

Ce mercredi, le Festival de Douarnenez ouvre un focus sur les réfugiés et les migrants, avec des films, des débats, des rencontres et l'exigence de la solidarité. Et poursuit sa programmation turque !

58 380

Lundi, ils étaient toujours 58 380, selon le comptage officiel d’Athènes. 58 380 réfugiés bloqués en Grèce, pris au piège de l’accord signé le 18 mars par l’Union européenne et la Turquie. La « route des Balkans » est fermée, mais presque aucune « relocalisation » dans un pays de l’UE n’est intervenu. De toute manière, les réfugiés présents en Grèce ont été « oubliés » dans l’accord.

Ce sont donc 60 000 hommes, femmes et enfants qui n’existent pas, qui n’apparaissent pas dans les tableaux chiffrés, ni à la ligne des départs ni à celle des arrivées. Depuis le 18 mars, leur nombre reste stable, mais il cache une incessante mobilité. Prenant tous les risques, payant au prix fort les réseaux de trafiquants, les réfugiés continuent de s’engager sur la route qui conduit en Hongrie, via la Macédoine et la Serbie, tandis que d’autres ne cessent d’arriver. Les responsables européens se congratulent : les chiffres n’explosent pas encore, la misère humaine serait tolérable tant qu’elle reste discrète. Jusqu’à la prochaine tragédie.

Au programme :

  • L'Europe au défi des réfugiés. Débat mercredi à 18 heures, sous le chapiteau, avec Jean-Paul Mari, Zimako Mel JOnes, Jean-Arnault Dérens. Modération : François Bonnet. Ce débat est organisé en partenariat avec Mediapart et Le Courrier des Balkans.
  • Bretagne terre d'accueil ? Le collectif fraternité . Palabre jeudi à 10h à la MJC
  • Et dans les films : Fuocoammare, au-delà de Lampedusa (Italie/ France, 2016, en avant-première) ; L'aventure (France, 2014), Nowhere Lines : Voices from Manus Island (Grande Bretagne, 2015) ; Un paese di Calabria (France, 2016, en avant-première), et d'autres encore...

Parlez-vous le « réfugié » ?

En ce moment, nous assistons à l'arrivée massive de « migrants » au sein de l’Union européenne. La plupart sont des réfugiés syriens, irakiens, africains et afghans. Une des questions primordiales est de savoir comment ils communiquent, avec les populations de leurs pays d’accueil et les uns avec les autres. Parce qu'évidemment, leurs langues et leurs traditions sont différentes.

Maîtriser une langue étrangère est un pouvoir pour les réfugiés qui veulent commencer une nouvelle vie dans un nouveau pays : pouvoir communiquer avec autrui, c'est essentiel pour la diversité de l'humanité. Seulement, au lieu de célébrer ce beau mélange, parfois la haine domine et la langue devient alors un moyen de diviser les gens. Au lieu de célébrer la différence et la capacité de chacun, on punit les gens pour leurs opinions. S'il existe des caractéristiques psycholinguistiques que tous les humains partagent, l’apprentissage et l'enseignement des langues est toujours lié à des structures culturelles et sociales bien distinctes.

Dans la plupart des pays du monde, le multilinguisme est la norme. Les pays sont de plus en plus multilingues, tant en terme de proportion de locuteurs polyglottes que de nombre de langues parlées.Vivre dans un pays étranger est une expérience complètement différente que de simplement lire quelques livres et regarder quelques programmes.

Lorsque les réfugiés embarquent pour leur dangereux, et même parfois mortel, voyage, beaucoup sont conscients qu’ils devront accepter des lois et des modes de vies différents - ceux du monde occidental.Ce défi ne peut être pas être une question prioritaire pour des personnes qui cherchent désespérément à échapper à la sauvagerie de la guerre. Pourtant, il s’agit d’un élément essentiel pour préparer leur réussite dans leur pays d’adoption. Sans une évaluation courageuse et honnête de la question de la culture, ces réfugiés risquent d'être victimes de racisme et de haine, mais également de faire face à un avenir incertain et malheureux.

Le fossé culturel implique des questions beaucoup plus profondes, allant de la subtilité du langage corporel et du contact visuel à des actions plus manifestes, comme s’engager avec la communauté locale et développer un sentiment d’appartenance.La communauté internationale dans son ensemble a un rôle à jouer pour relever les défis de la migration mondiale, notamment dans le cadre de « la crise migratoire » qui agite l'Europe.

La notion de « réfugié » peut recouvrir beaucoup de réalités.Comprendre les problèmes auxquels les réfugiés sont confrontés, comme ceux des hommes et des femmes qui luttent pour les protéger, dépend d’une bonne définition juridique. Cette définition sert en effet à déterminer qui peut bénéficier de la protection, à la fois physique et juridique, que les organismes nationaux et internationaux ont mis au point. 

La plupart des pays ont toujours été prêts à accueillir des réfugiés en temps de crise. L’idée est de réunir les grandes institutions et les groupes de la société civile à travers le monde. Nombreux sont ceux qui veulent contribuer à  leur intégration, en leur donnant à manger, de quoi dormir et des moyens pour communiquer. Car à leur arrivée, la plupart d’entre eux ne comprennent pas les langues et traditions en vigueur.

Rencontre : Serife Yurtseven, militante intersexe d'Istanbul

En turc, il n’existe pas de pronom féminin ou masculin, comme en français. Pour Serife Yurtseven, intersexe de Turquie, les langues qui forcent les gens à se définir selon des normes binaires, sont « fascistes ». Pour cette interview, elle nous donna l’autorisation de l’appeller « elle »… Rencontre.

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Serife est née dans un village des rivages de la Mer noire, près de Sinop, dans une famille qui l’empêcha d’aller à l’école à cause de son intersexualité. A l’âge de 13 ans, sa famille la conduisit à l’hôpital pour lui faire subir une opération et pouvoir ainsi la marier mais elle refusa et s’enfuit à Istanbul. Istanbul, lâche-t-elle, est un paradis par rapport au reste de la Turquie pour les communautés minoritaires. Le regard des gens n’est pas un regard pesant qui cherche à définir les personnes comme homme ou comme femme. Cependant, même à Istanbul, la situation n’est pas idéale et l’intersexualité n’est pas reconnue par le gouvernement turc qui considère les intersexes comme des trans, homme ou femme.

Le problème, d’ailleurs, est le même en Turquie qu’en France, rappelle Serife. Elle pensait que la France était le pays de la démocratie et qu’elle serait plus ouverte à la question de l’intersexualité, mais les histoires qu’elle entend au Festival sont celles qu’elle ne connaît que trop en Turquie. Les souffrances infligées aux intersexes par le monde médical et juridique sont similaires en France et en Turquie.

Ce n’est qu’au cours des trois dernières années, grâce à un site internet dédié aux intersexes, que la communauté a pu commencer à se rencontrer et qu’est né le collectif Interseksüel Salala, que Serife représente au Festival. C’est grâce au Collectif qu’un débat a pu être organisé dans une Université d’Istanbul et que le mot intersexe a été publié pour la première fois à la une des journaux. C’était ainsi la première fois que l’on donnait la parole à la communauté intersexe en Turquie. Serife est très heureuse que le festival l’ait invité à venir parler de la situation des intersexes de Turquie. Elle rappelle que sa présence est aussi due à un travail vidéo tourné seulement à l’aide de téléphones portables par les membres du collectif Salala, mais qu’ils aimeraient avoir de plus grands moyens pour revenir un jour, avec un plus grand film.

Serife explique que, «partout dans le monde, les enfants intersexes doivent être sauvés de la main des médecins et des parents». Pour elle comme pour le collectif, les opérations chirurgicales forcées sur les enfants sont une atrocité. L’intersexualité n’est pas une anomalie qu’il faut corriger mais une identité à part entière qu’il faut respecter. Notre corps nous appartient et l’identité sexuelle n’a pas besoin d’être définie dans un système binaire. Ce n’est pas aux intersexes de s’intégrer à la société, mais à la société de s’adapter à eux, comme cela se fait déjà dans certains pays.

Les Tcherkesses ou Circassiens de Turquie

Les Tcherkesses, ou Circassiens, de Turquie sont les descendants des vaincus de la conquête russe du Caucase. Ces montagnards libres furent poussés dans la cuvette de Kbaada, que les Russes appellent Krasnaya Polyana, « la clairière rouge ». Le nom viendrait des fougères qui roussissent à l’automne mais, pour les Tcherkesses, le lieu reste à jamais associé au rouge du sang des hommes, des femmes et des enfants massacrés lors de la bataille qui eut lieu le 21 mai 1856.

Les survivants tentèrent de gagner les territoires ottomans, souvent à bord de bateaux de fortune : des milliers de boat peopletcherkesses furent engloutis par la mer Noire. Les autres s’éparpillèrent à travers tout l’Empire : l’arrivée de ces caravanes de réfugiés loqueteux, conservant pourtant un port splendide, émut les populations jusqu’en Macédoine ou au Kosovo. Beaucoup s’arrêtèrent juste en face du pays perdu, sur les rivages pontiques, à Rize, Samsun ou Trabzon.

En 1913, une soixantaine de « Tcherkesses » furent exhibées au Jardin d’acclimatation de Paris, l’époque étant friande de « zoos humains ». Hélas, il fut révélé que ces supposés « Tcherkesses » étaient des figurants issus de famille manouches établies en région parisienne recrutés par un entrepreneur de spectacles peu scrupuleux…

Comme toutes les minorités, les Tcherkesses de Turquie furent soumis au XXe siècle à un processus radical de « turcisation », tout usage public de leurs langues étant interdit. Ils appartiennent en effet à plusieurs groupes distincts et parlent des langues aujourd’hui menacées de disparition ou même déjà disparues, comme l’oubykh, dont le dernier locuteur est mort en 1992.

Les Tcherkesses conservent la mémoire vive de leurs origines, et certains rêvent toujours de revenir sur les terres de leurs ancêtres, en Républiques des Adyghées ou de Karatchaïévo-Tcherkessie, des entités autonomes de la Fédération de Russie, qui ont été soumises à une radicale russification.

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