De 1987 à 2012, sur les traces de Dersou Ouzala...

Septembre 1987. Les peuples de l'Arctique sont invités à Douarnenez. Devant le cinéma, trottine à petits pas un monsieur aux yeux bridés, en costume gris. Il arbore fièrement ses médailles, s'appuie sur une canne et sourit derrière ses lunettes rondes. Une ribambelle de gosses s'approche de lui. Admiratifs. Ils savent que ce monsieur est Dersou Ouzala en personne, ils viennent de le voir au cinéma !

Plus précisément, ce monsieur s'appelle Maxime Munzuk, il est l'acteur principal du fameux film Dersou Ouzala du Japonais Kurosawa, Oscar du meilleur film étranger en 1976. Maxime y interprète Dersou, cet incroyable chasseur de zibelines qui arpente les steppes sibériennes avant de perdre la vue et de finir tragiquement. Maxime est originaire de Kyzil  en République de Touva. Il a fondé là-bas une compagnie de théâtre, chante, écrit de la poésie.

A Douarnenez, on ne peut oublier Dersou, on ne peut oublier Maxime.

Ainsi pense Andréa Ar Gouilh, chanteuse bretonne, après cette mémorable soirée chez elle, où deux chanteuse inuit invitées du festival ont croisé leurs chants de gorge à la gwerz. Maxime y a chanté avec un immense bonheur, et la soirée a été enregistrée.

C'est justement cette cassette que recherche une jeune étudiante tchèque, Mikaëla Melechovska, qui souhaite repartir sur les traces de Munzuk. De Andréa à Mikaëla, la cassette finit par atterrir à Kyzil, ches les filles de ce dernier.

Entre-temps, Dersou-Maxime, a rendu l'âme, en 1999. Mais les chasseurs de la taïga sont éternels, non ?!

Septembre 2007, vingt  ans après la venue de Maxime en terre bretonne, Andréa est à son tour invitée en République de Touva par les filles de Munzuk, pour un hommage. De son vivant, ce dernier n'a cessé de partager avec les siens le récit émerveillé de son séjour douarneniste : le fest-noz, la saveur du blé noir, cette langue pour laquelle les gens se battent là-bas, le flux et le reflux de l'océan, et la voix si pure d'Andréa...  Au-delà de l'hommage officiel, ce sont tous les proches de Maxime qui veulent renouer avec cette Bretagne contée par leur aîné voyageur.

Andréa fera à deux reprises le long voyage pour Kyzil. Une première fois en 2007, une seconde en 2012 à l'occasion du centenaire de Munzuk. Plus de 20 heures d'avion la mènent aux portes de la ville, où l'attendent les officiels pour la cérémonie du thé. Ses yeux brillent un peu quand elle raconte l'immense émotion qui l'étreint lors d'un concert de musique traditionnelle. Deux musiciens de igil, cette vieille à deux cordes d'origine mongole, lui proposent d'ailleurs de l'accompagner lors du concert qu'elle doit donner quelques jours plus tard. Stupeur de notre chanteuse :  «J'ai entonné une gwerz, ils ont joué leurs premières mesures, et c'est comme si on avait toujours chanté ensemble. Miracle!»

Les souvenirs d'Andréa s'égrainent joyeusement. «J'ai passé deux jours sur les bords d'un lac, le ciel étoilé y était le plus beau que j'aie jamais vu. J'ai vu des chamans, passé le fleuve Iénisseï sur un bac, visité des écoles et des musées, toujours accompagnée de Svetana, la fille de Maxime. Partout, une très belle écoute. Les Touvains se nomment eux-mêmes peuple de la musique. On peut dire cela en Bretagne aussi, non ?»

Andréa, face aux arbres qui frissonnent dans l'été douarneniste, sourit encore une fois à l'évocation de Maxime. «C'est un peu la taïga, ici ? Ça lui plairait d'être là, non ?»

C'est sûr, pour nous tous, l'âme de Dersou Ouzala flotte toujours sur les rivages douarnenistes...

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