Indonésie: Les paysans résistent à l'accaparement des terres

L’Indonésie est le premier producteur d’huile de palme de la planète, tandis que 22 millions de familles paysannes sont toujours sans terre. Le Consortium pour la réforme agraire (KPA) organise et défend les paysans face aux accaparements abusifs.

L’Indonésie est le premier producteur d’huile de palme de la planète, tandis que 22 millions de familles paysannes sont toujours sans terre. Le Consortium pour la réforme agraire (KPA) organise et défend les paysans face aux accaparements abusifs.

70% des personnes qui souffrent aujourd’hui de la faim dans le monde sont des paysans, alors que la moitié des surfaces cultivées appartiennent à 4% de propriétaires. L’Indonésie n’échappe pas à cette concentration, et le phénomène n’est pas nouveau : à l’époque de Suharto déjà (1966-1998), alors que le pays vivait sous un régime dictatorial, de nombreuses terres paysannes ont été expropriées. Pourtant, la révolution de 1998 avait laissé espérer l’avènement d’une ère nouvelle, mais les mesures prises en faveur des petits exploitants sont restées timides.

Le contexte indonésien est inquiétant : la loi agraire de 1960 est mal appliquée et la pression sur la terre augmente, du fait de la croissance démographique, de l’urbanisation, et du développement de secteurs d’activités gourmands en terres, comme la monoculture de l’huile de palme. En novembre 2001, une nouvelle loi avait réglementé la réforme agraire et la gestion des ressources naturelles. Peu contraignante, elle ne définissait rien pour organiser la redistribution des terres. Révisée en 2010, elle reste mal appliquée et facilement contournée par les grandes compagnies.

L’Indonésie est en effet le premier producteur d’huile de palme de la planète, avec 47% de la production mondiale, juste devant son voisin malaisien. Les deux pays contrôlent 85% de ce commerce. Les chiffres indonésiens donnent le vertige : plus de 9 millions d’hectares sont consacrés à cette culture intensive et 19 millions de tonnes sont exportées chaque année.

Les terres sont accaparées par de puissantes compagnies privées et publiques, qui délogent sans ménagement des familles entières. Cette situation catastrophique engendre de nombreux conflits. Iwan Nurdin, secrétaire général de KPA, détaille la situation : « Nous avons recensé 198 conflits agraires en 2012, concernant plus de 900 000 hectares et 140 000 familles. Parmi les paysans, il y a eu 156 arrestations, 55 blessés et 3 morts. » La violence se banalise : dans 30% des cas, les litiges fonciers entre compagnies et paysans se soldent par une intervention armée des forces de l’ordre ou de milices privées. Intimidations, tortures, incendies de maisons, viols, assassinats... Les méthodes employées sont barbares. De plus, les entreprises portent souvent plainte contre les paysans qui viennent occuper les terres litigieuses ; l’appareil judiciaire, gangréné par le clientélisme et la corruption, donne souvent raison aux accapareurs.

Le KPA, fer de lance de la résistance paysanne

Créé en 1994, le KPA réunit 96 organisations populaires (groupes de femmes, de populations indigènes...), et 77 ONG paysannes et environnementales, dans 22 provinces indonésiennes. Sur l’île de Java, le KPA a réussi à maintenir des organisations paysannes sur leurs terres grâce à sa médiation et à ses interventions répétées à Jakarta auprès de l’Agence nationale de la terre ou de la Commission des Droits de l’Homme.

La tâche est pourtant ardue. Le travail de sape des compagnies et les jugements inégaux qui sont rendus entraînent une criminalisation des mouvements paysans. Le KPA les soutient dans leurs revendications pour la terre et la justice sociale. Proche des partis politiques de gauche, des journalistes et des universitaires, l’organisation de Jakarta mène des actions de plaidoyer auprès des décideurs, pour une réelle mise en oeuvre de la réforme agraire, et conduit des actions de terrain sur les principales îles du pays. L’équipe de KPA rend régulièrement visite aux organisations paysannes et les aide à s’organiser et à se structurer. En cas de conflit ouvert, c’est souvent le consortium qui assure la médiation entre les accapareurs et les paysans. Les résultats sont là : en 2012, 2 838 hectares ont été redistribués à 9 479 familles.

Afin de sortir de la logique du cas par cas, et pour proposer une vue d’ensemble des conflits agraires en Indonésie, KPA travaille à la réalisation d’un livre recensant tous les litiges dans chacune de ses provinces d’intervention : cartes des terres réclamées, surface concernée, cause du litige, identité des protagonistes... « Le mapping est très important, car il permet de délimiter précisément les terres litigieuses, et de proposer une base de discussion à la BNP (Agence nationale pour la Terre) », explique Iwan Nurdin. Parallèlement à ces actions, KPA poursuit sa réflexion et son plaidoyer de fond pour plus de justice sociale en Indonésie car, comme le dit le secrétaire général de l’organisation, « c’est un combat pour les droits plus que pour la terre, et c’est dans cet optique que nous organisons la résistance des paysans ».

Frères des hommes, Thibaud Simonet et Maxime Guimberteau

Thibaud Simonet, chargé de mission Pépinière de la solidarité internationale, et Maxime Guimberteau, responsable de l’information et de la communication auprès de l’ONG Frères des hommes.

Frères des Hommes soutient le KPA depuis 1997, en accompagnant le consortium et ses membres dans la mise en oeuvre effective de la réforme agraire, tout en leur permettant de développer leur expertise, et d’être en capacité de proposer des alternatives à la législation existante. Ce soutien s’inscrit dans une volonté de remettre l’agriculture paysanne au coeur de l’économie.

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