Rahung Nasution, vous l’avez sûrement repéré sur la place. C’est le seul festivalier à arborer des tatouages sur le visage. Il est Batak, originaire du nord de l’île de Sumatra, mais ses tatouages sur le visage sont papous. Il les porte, explique-t-il, en signe de sympathie et de solidarité envers le peuple papou, qui se bat pour son indépendance, et qui pour lui est victime de violations des droits de l’homme.

Si les premiers tatouages de Rahung Nasution, qui arbore également des tatouages bataks sur les bras, étaient purement décoratifs, les suivants sont des « messages politiques ».

Rahung Nasution s’intéresse dans ses documentaires aux droits des populations indigènes sur l’ensemble de l’archipel indonésien.

« À partir du moment où notre État a été créé, il n’y a plus eu de place pour les peuples indigènes. Ils n’ont aucun droit dans la Constitution indonésienne. »

Dans les faits, explique-t-il, cela signifie que les peuples indigènes de l’archipel indonésien n’ont ni les droits ni les moyens d’exprimer leurs spécificités culturelles, mais ont également perdu leurs droits sur leur terres, souvent vendues à de grosses corporations pour le développement de sites d’huile de palme.

Pour l’un de ses trois films, Mentawai Tattoo Revival, Rahung Nasution s’est rendu à la rencontre des populations indigènes de la magnifique île de Siberut, à l’ouest de Sumatra. « Les tatouages arborés par les tribus Mentawai parlent d’identité et de croyances anciennes, mais cette tradition est en train de disparaître », dit-il. Rahung Nasution veut que sa génération et la suivante prennent conscience de ce que l’Indonésie est en train de perdre en opposant modernité et tradition. « Dans dix-vingt ans, les traditions des tribus Mentawai et d’autres peuples indigènes auront disparu. À l’école, nos dirigeants nous soumettent à un lavage de cerveau pour nous faire croire que "tradition équivaut à société primitive" .»

Rahung Nasution précise n’avoir aucun problème avec la modernité, l’éducation. « La modernité, c’est de pouvoir accepter les autres et leurs traditions .»

Il n’y a que six religions officiellement autorisées en Indonésie, et beaucoup d’indigènes ont été forcés à « adopter » une de ses religions, entraînant un déclin et une marginalisation des croyances traditionnelles. Si « le mal est déjà fait », Rahung Nasution parle de « génocide culturel », les activistes espèrent encore pouvoir sauver les quelques tribus et traditions qui résistent, ainsi que leurs terres, par l’adoption d’une loi sur les droits des peuples indigènes, en ce moment en attente au Parlement indonésien.

Marie Dhumieres

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.