J - 5: De Douarnenez à Bobigny

Alors qu'à Douarnenez on se réjouit du retrait de la barrière, pendant ce temps-là la vie se poursuit en France. Tranquillement. Hier nous apprenions l'expulsion des Rroms de Bobigny.

Alors qu'à Douarnenez on se réjouit du retrait de la barrière, pendant ce temps-là la vie se poursuit en France. Tranquillement. Hier nous apprenions l'expulsion des Rroms de Bobigny. Eric Prémel avait d'ailleurs lu durant l'inauguration une lettre de Véronique Decker, de l'équipe pédagogique de l'école Marie-Curie de cette ville. Celle-ci indiquait : « je souhaiterais que vous puissiez faire l'annonce de l'expulsion programmée de nos élèves dans le cadre de ce festival, afin de nous aider à construire une mobilisation leur permettant de faire la rentrée, comme tous les enfants ». Cela ne sera malheureusement pas le cas...

Samedi, nous vous indiquions également que des Rroms s'étaient fait expulsés à Vaulx-en-Velin, près de Lyon. Sur la place, nous avons rencontré Aimée Mouchet, de l'association « Classe » qui veille à offrir une scolarité aux enfants rroms. Elle connaissait très bien l'une de ces familles, qui vit actuellement dans la rue et souhaite passer un appel pour l'aider. Vous pouvez la contacter à l'adresse aimee.mouchet@gmail.com

 

L’évangélisme Tsigane

Si le pèlerinage à Sainte-Marie-de-la-Mer reste le plus connu, les rassemblements tsiganes qui font aujourd'hui la une des journaux répondent à une autre dynamique religieuse : le Pentecôtisme. Né au début du XXème siècle aux États-Unis, ce mouvement évangélique et messianique rencontre en France la population tsigane dans les années 1950, ici en Bretagne, avec le pasteur Clément Le Cossec, qui organise les premiers rassemblements à Brest et créé la Mission Évangélique Tsigane. Aujourd'hui, la moitié de la population des gens du voyage serait évangélique en France, attirée par la « guérison » et les valeurs défendues par ce courant religieux.

Le sociologue Régis Laurent explique que ce courant se développe dans le contexte traumatique de la sortie des camps de concentration, mais aussi dans celui d'une urbanisation croissante chez les « gens du voyage ». La conversion apparaît ainsi pour l'anthropologue Patrick Williams comme une « manière différente de vivre le temps présent », une appropriation positive du soi et d'intégration à l'Autre. Par la conversion, les évangéliques abandonnent les « maux » et stéréotypes  négatifs construits par les gadjé autour de l'image du tsigane : alcool, sauvagerie, bagarre, vol. « L'enjeu est de rester maître, ou de se rendre maître, de l'image de soi qu'on offre à l'Autre » écrit Patrick Williams. L'évangélique ne boit, ne vole pas, il intègre les valeurs positives construites par le groupe dominant. La conversion, qui passe par le rituel du baptême, est un « acte pensé » et n'est pas imposé au plus jeune âge comme avec la religion catholique. C'est l'homme ou la femme qui décide de sa conversion, à un âge avancé. Le « réveil », comme les « gens du voyage » l'appel, permet d'affronter les non-tsiganes et de constituer un réseau élargi au sein d'un groupe en plein changement. A la famille qui formait le premier groupe d’appartenance, les évangéliques affirment une nouvelle communauté élargie d'appartenance : la communauté chrétienne. Les convertis s’insèrent dans un nouveau réseau d'échanges permettant de nouvelles rencontres, de nouveaux métiers et de nouvelles habitudes. La conversion apparaît ainsi comme une « prestation totale », pour le sociologue Régis Laurent, agissant dans domaines économiques, matrimoniaux et culturels. Il s'agit d'un processus d'ascension sociale et d'intégration à la société globale qui renforce en même temps les solidarités mécaniques internes et qui permet de résister à l'atomisation de l'urbanisation en redéfinissant une « communauté de fraternité » (Régis Laurent).

Quelles sont dès-lors les conséquences culturelles de cette conversion ? Si certains rituels (comme ceux liés aux morts) disparaissent, pour Patrick Williams, celle-ci apparaît cependant comme un agent d'activation et d'amplification de la tradition tsigane en l'articulant à certaines valeurs des sociétés qui les accueille pour construire une altérité et exprimer cette nouvelle communauté sous un signe positif et un tout unifié, comme un « peuple ». Pour Régis Laurent elle est aussi un signe d'autogestion et de prise d'autonomie. Cette nouvelle communauté est en effet administrée par les tsiganes eux-mêmes : les pasteurs sont tsiganes, ils sont chargés des relations avec les gadjés, les élus et les institutions. Alors que l’État ne sait que faire de ce « problème tsigane », qu'il contrôle cette population sur les aires d'accueil durant l'hiver, les Missions Tsiganes Itinérantes durant l'été sont synonymes de « période de délivrance » comme l'explique Régis Laurent. Ces rassemblements, dont le plus important est celui de Nevoy (Loiret), instaurent un rapport de force pour échapper au système de surveillance, « dans une humeur festive comme une force d'arrogance » poursuit Régis Laurent.

Des Bohémiens aux Gens du voyage, une présence continue dans le Pays Basque

La présence des Bohémiens (terme employé au XVème siècle) à travers toute l’Europe est attestée dès le XIVème siècle ; dans le Pays Basque elle date de 1435 à Pampelune, et 1483 à Bayonne. S’ils sont d’abord plutôt bien accueillis par les populations locales, leur itinérance suscite la méfiance dès la fin du XVème siècle et au début du XVIème(1). Bouc-émissaires, ils sont victimes d’une véritable chasse aux sorcières et d’une répression qui s’intensifie jusqu’à la rafle de 1802. Ordonnée par le préfet Castellane et mise à exécution dans la nuit du 6 au 7 décembre, elle touche au total 475 personnes, dont 125 hommes, 155 femmes et 195 enfants de moins de 12 ans, des arrondissements de Mauléon et de Bayonne. Le motif invoqué : vols et désordre. La misère latente à cette époque est un terreau fertile au développement de la xénophobie. Le préfet en question souhaitait leur déportation en Louisiane. Ils seront progressivement libérés, mais les familles souvent éclatées. Parmi ces « Bohémiens » arrêtés, nombre d’entre eux portaient des patronymes basques, signe de leur intégration. Aujourd’hui encore les noms de famille que l’on pense basques de prime abord, s’avère souvent être portés par des descendants Rroms.

Des traditions régionales « typiques »… aux racines gitanes

Le livre de Nicole Lougarot, « Bohémiens », révèle que la tradition présupposée basque des mascarades, carnaval se déroulant du 25 décembre au 6 janvier, pourrait être en grande partie influencée par cette communauté, voire en être à l’origine. Aujourd’hui, dans le Pays Basque, comme ailleurs, la ségrégation à leur encontre n’a pas diminué.  Julie Talenton, lors de ses études d’éducateur spécialisé, a réalisé un documentaire en 2011 sur les « gens du voyage » de Landa Tipia, l’aire d’accueil de Bayonne. Le but était de le diffuser ensuite dans des lycées de la région et auprès d’élus « afin de changer l’image négative qui colle aux gitans et donner un coup de pouce à leur intégration ». La scolarité étant obligatoire jusqu’à 16 ans, peu d’entre eux vont au lycée. Avant de réaliser ce film, intitulé « Tous manouches », elle a, avec cinq autres étudiants, demandé à des lycéens de répondre à un questionnaire. Un constat : les préjugés sont très prégnants au sein de ce public. « Les Gitans nous ont accueillis à bras ouverts ; sans se faire d’illusions cependant sur l’impact du film, indique Julie. Ils aiment leur vie en communauté, même s’ils souffrent de la ségrégation dont ils sont victimes. » Et s’ils vivent en caravane ou mobil-home, c’est avant tout parce que l’accès à la propriété est pour eux quasi-impossible.

Plus d’informations sur le site de l’association Gadjé Voyageurs 64 www.agv64.fr 

(1) Ces informations et celles qui suivent sont tirées de l’ouvrage de Nicole Lougarot « Bohémiens », aux éditions Atuzain, paru en 2009.

 

Les rituels

L'équipe du Kezako est allée à la rencontre des gens du voyage de la région de Douarnenez. Extraits.

« Normalement tu vois une fille qui t'intéresse, bon tu parles avec elle, tu fréquentes. C'est tout. Des petits bisous mais ça va pas plus loin. Avant c'était caché, on avait honte des parents. Mais maintenant les jeunes ils se fréquentent, ils se promènent ensembles et voilà. C'est plus pareil ils ont perdu la coutume. Bon il va pas faire du mal avec elle, il va pas coucher avec ! Parce que autrement c'est un grand déshonneur. Mais ils vont aller se promener, ils vont aller à la plage. Et au bout de quelques temps ils partent 2-3 jours. Et au bout de 2-3 jours t'es marié, même que t'as pas touché la fille, t'es partis avec elle, maintenant c'est ta femme. Et après on fait des fêtes. Mais c'est rare chez nous ceux qui sont mariés légitimes. Les anciens oui, mais chez nous c'est rare. Il y en a à l'époque qui se mariait avec des sédentaires, mais c'était pas bien vu. C'est comme ici en Bretagne, une Bretonne qui serait mariée avec un black c'était même pas la peine, elle était mal vue terrible ! Quand il y a quelqu'un de chez nous qui décède on fait comme tout le monde on veille pendant 2-3 jours. Après on brûle toutes les choses, les caravanes, les vêtements de la personne, ils mettaient tout dedans et ils brûlaient après l'enterrement. Il y en avait qui prenaient des petits trucs, qui voulaient garder des petits souvenirs. Maintenant c'est tellement dur pour acheter une caravane, c'est malheureux à dire mais ils gardent leur caravane jusqu'à ce qu'ils peuvent la revendre. Les gens du voyage, chez nous, ils mettent jamais quelqu'un dans la terre. Ah non, ils seront mis dans un caveau. On fait des caveaux de 10-12 personnes. Chez nous les caveaux c'est respecté, c'est toujours fleuri, aux Rameaux, à la Toussaints. On n'oublie pas nos personnes qui sont parties. Les gens du voyage ils ont des caveaux partout, ça dépend le coin des gens du voyage, où ils restent ».

 

 

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