Indonésie: Islam, politique et corruption

L’Indonésie est le plus grand pays musulman du monde : 90 % de ses 250 millions d’habitants affirment pratiquer l’islam. Dans un pays où l’appartenance religieuse est obligatoire, l’islam pèse d’un évident poids politique.

À quelques exceptions près, les partis islamiques obtiennent toujours des scores modestes aux élections, ce qui a encore été confirmé lors des élections législatives d’avril dernier. Toutefois, la religion et la ferveur religieuse des représentants politiques comptent toujours beaucoup aux yeux des Indonésiens.

Pendant la campagne pour l’élection présidentielle de juillet dernier, les adversaires de Joko Widodo, qui a quand même remporté l’élection, avaient fait courir la rumeur que le populaire « Jokowi » est en fait chrétien. La rumeur s’est rapidement propagée, avec un impact certain sur les intentions de votes. Jokowi a dû rendre public son certificat de mariage religieux public pour démontrer qu’il était bien musulman. En effet, le mariage civil n’existe pas en Indonésie, pays où il est légalement impossible d’être athée. Le premier des Pancasila (« cinq principes »), qui constituent l’idéologie de l’État indonésien est la croyance en un Dieu unique. Chacun doit déclarer son appartenance à l’une ou l’autre des six religions officielles – outre l’islam, sont reconnus le catholicisme, le protestantisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme.

Le rival de Jokowi, l’ancien général Prabowo Subianto, tout content de l’aubaine, a tout fait pour essayer de démontrer qu’il était un « vrai » musulman. Du coup, la campagne électorale a pris l’allure d’une bataille un peu ridicule aux airs de télécrochet pour décrocher le titre du « meilleur musulman », comme se moquaient les journaux locaux : c’était à qui se montrait le plus avec des hauts dignitaires religieux, priait devant les photographes, etc. Un proche de Jokowi a même proposé un concours de récitation du Coran entre les deux candidats, assurant que Jokowi remporterait l’épreuve haut la main.

Pélerinage et corruption

Récemment, le ministre des Affaires religieuses s’est retrouvé au coeur d’un scandale de corruption qui touchait à un sujet particulièrement sensible, celui du hajj, le pélerinage à la Mecque. En effet, l’Arabie Saoudite délivre chaque année des quotas par pays pour l’envoi de pélerins. L’Indonésie, comptant la plus grande population musulmane du monde, a le quota le plus important, mais ce n’est pas suffisant pour satisfaire tout le monde, et les candidats indonésiens au pélerinage doivent parfois attendre plusieurs années avant de pouvoir se rendre à la Mecque. Cependant, les candidats au voyage doivent payer la totalité du coût de leur voyage, une somme fort importante, dès le moment où ils s’inscrivent sur la liste d’attente. Ils doivent parfois attendre dix ans avant pouvoir de partir mais, pendant ce temps, leur argent reste bloqué sur les comptes du ministère.

Depuis 2004, on compte environ 2,4 millions d’inscrits sur la liste d’attente, et le total de leurs dépôts s’élève à l’équivalent de près de 5,2 milliards d’euros. Avec les taux d’intérêt, ces acomptes produisent plus de 185 millions d’euros par an. Personne ne savait où allait cet argent, avant que l’agence qui contrôle les transactions financières ne s’y intéresse en juin dernier, découvrant que le ministre et ses copains piochaient sans scrupules dans la cagnotte. Il est vrai que la corruption est un problème endémique en Indonésie. Il ne se passe pas de mois sans que de hauts responsables politiques ne soient arrêtés, et Jokowi a justement remporté l’élection sur sa réputation de politicien « propre » et incorruptible.

La crainte du radicalisme

Les autorités politiques et religieuses observent avec inquiétude le développement de l’Etat islamique au Levant (Irak et Syrie). Le président Susilo Bambamg Yudhoyono a qualifié les actions de l’État islamique comme « une honte » pour l’islam, et a interdit toute manifestation de soutien en Indonésie. Certains musulmans indonésiens ont rejoint, depuis longtemps, les rangs des réseaux radicaux internationaux. L’Indonésie a une longue histoire de lutte contre le terrorisme islamique, notamment depuis les 200 morts des attentats de Bali en 2002, imputés à la Jemaah Islamiyah, dont le chef opérationnel, Riduan Isamuddin, qui serait pourtant détenu en Jordanie, est récemment apparu sur une photo, avec une banderole de soutien à l’État islamique.

Le problème est que si le président condamne fermement l’extrémisme religieux à l’autre bout de la planète, il ne dit pas un mot sur le harcèlement, la violence et l’intimidation dont sont victimes les minorités religieuses d’Indonésie. Comme l’a pointé Human Rights Watch, il a même déclaré qu’il serait « compréhensible » qu’éclatent parfois des conflits entre différents groupes.

De fait, pour la seule année 2013, l’institut indonésien Setara a répertorié 220 cas d’attaques violentes contre des minorités religieuses. Des églises ont été brûlées, mais les principales victimes de ces violences sont les chiites et les fidèles de l’Ahmadiyya, un mouvement réformateur de l’islam apparu au XIXe siècle dans le Pendjab. Les chiites n’ont aucune reconnaissance officielle et les sunnites considèrent l’ahmadisme comme une hérésie. Ces actes d’intolérance religieuse ne cessent d’augmenter, et il serait temps que l’État prenne enfin des mesures pour endiguer ce phénomène.

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