Indiens, Indigènes, Autochtones, Paysans ? Qu’es a quo ?

Comme à chaque édition, le Festival de cinéma se pose la question de l’appellation du peuple invité. Si parfois celle-ci est assez simple, comme les Maoris, en 2001, dans d’autres cas elle s’avère beaucoup plus complexe. L'édition sur les peuples des Andes appartient à cette deuxième catégorie.

Il existe en effet dans les Andes de multiples peuples (Aymara, Quechua, Nasa, Mapuche,....) ainsi que différents termes génériques comme « Indiens », « indigènes », « originaires », « autochtones ». Si les dénominations des populations d’origine préhispaniques sont nombreuses et souvent confuses, elles ne portent pas moins des connotations inscrites dans l’histoire, dans des rapports de domination et dans les luttes menées par ces populations pour le droit à s’auto-définir et à la libre-détermination. 

Si ces dénominations proviennent souvent de l’État et des dominants, les communautés savent aussi les utiliser dans leurs stratégies de mobilisation pour réclamer leurs droits et l’accès à la terre. Sans prétendre apporter une solution définitive au problème, voici un petit retour historique, rapide et simplifié, sur ces différents termes.

L’indien, une catégorie fiscale et juridique sous la colonisation espagnole

Lorsque les Espagnols pensent découvrir les « Indes Occidentales », ils appellent leurs habitants les « Indiens » (Indios) et leur offrent un statut juridique particulier au sein de la « République des Indiens » qui possède une certaine autonomie politique vis-à-vis de la couronne espagnole.

Dans les Andes, est « Indien » toute personne vivant dans une communauté, payant un impôt sur la terre (le tribut) et participant aux travaux forcés (la mita), dont les plus cruels ont lieu dans la mine d’argent du Cerro Rico, à Potosi (Bolivie) où les Indiens meurent par millions. 

«Être Indien » sous la colonisation espagnole renvoie ainsi à une catégorie juridique et fiscale. Dans certains cas, cette appellation est acceptée par les communautés, car elle permet à celles-ci de maintenir des droits sur leurs terres collectives. Dans d’autres, se mettent en place des stratégies de fuite de cette condition d’Indien, par des migrations vers les villes ou vers les terres des propriétaires terriens espagnols.

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Photo du film Los abrazos del rio de Nicolas Rincon Giles. DR.

L’indigène, pour rompre avec le passé colonial avec l’Indépendance

Les guerres d’Indépendance qui libèrent les Andes de la colonisation espagnole au début du XIXème siècle se font dans un esprit libéral, le libérateur Simon Bolivar ayant étudié en France où il s’émeut des Lumières et de la Révolution Française. Si les institutions coloniales sont dès lors interdites, les Indiens n’en deviennent pas pour autant « citoyens », ce statut étant réservé aux personnes savant lire et écrire.

Le terme « Indien » est dès lors remplacé par celui d’« indigène » (indígena) afin d’alléger le poids colonial et son aspect péjoratif, bien que de nouvelles formes de domination et d’attaques contre les communautés se mettent en place.

Dans certains pays, au début du XXème siècle, l’État lui-même s’approprie ce passé « indigène » dans la construction de son projet nationaliste, en prenant soin de le magnifier et de le folkloriser pour le rendre plus noble. Cette politique dénommée « indigéniste » trouve son point d’orgue dans les anciens pays impériaux du Mexique (Maya, Aztèque) et, dans les Andes, au Pérou (Inca).

Le projet de métissage de la nation et la catégorie de « paysan »

Ce projet nationaliste et indigéniste se poursuit tout au long du XXème siècle et s’étend à d’autres pays autour de la construction de « nations mé- tisses ». Il vise à intégrer la population indigène à la société dominante par un processus de « métissage culturel », c’est-à-dire d’une politique assimilationniste de négation de la différence ethnique. Ce projet se concrétise dans les réformes agraires qui touchent les pays andins (Bolivie 1953, Équateur 1964, Pérou 1969), souvent sous l’influence de partis de gauche, dont l’objectif est la redistribution des terres et d’intégrer les « indigènes » à la nation. Selon une logique de classe marxiste, l’« indigène » devient un « paysan » (campesino) officiellement reconnu par l’État. Il est encadré dans des structures syndicales, au détriment des organisations traditionnelles indigènes qui s’étaient maintenues. Cette nouvelle appellation de « paysan » et son intégration à des « syndicats » lui fait perdre dès lors toute identité ethnique au bénéfice d’une identité de « classe ». Elle est cependant acceptée dans de nombreuses zones, car elle offre un nouveau cadre de lutte pour les communautés, afin de récupérer le contrôle de leurs terres usurpé par les grands propriétaires terriens.

L’émergence des mouvements « indigènes » et « originaires »

En Colombie, en Équateur et en Bolivie, des mouvements sociaux émergent à partir des années 1960-1970 en réaction aux échecs des réformes agraires et à la négation des identités ethniques. Ces mouvements revendiquent leurs cultures, leurs langues, leurs territoires et leurs systèmes d’organisations traditionnels. Ils se réaffirment comme « indigènes » pour rompre avec le discours dominant. Pour eux, la domination n’est pas uniquement de classe, elle est aussi culturelle et coloniale (ce que certains intellectuels nomment le « colonialisme interne » aux États). Dans certains pays, comme en Bolivie, des nouvelles organisations sociales ne se revendiquent non plus comme « indigènes », appellation qu’elles jugent connotées à un rapport colonial, mais comme « originaires » (originario). Être « originaire » renvoie dès lors à l’appartenance à une communauté traditionnelle préexistant à la colonisation espagnole, avec ses propres formes d’organisation. Cette appellation d’« originaire » est importante en Bolivie et en Équateur, en moindre mesure au Chili, mais n’a que peu d’écho en Colombie.

L’« autochtone » sur la scène internationale

Durant la période de « transition démocratique » des années 1980, qui fait suite aux régimes dictatoriaux, les revendications ethniques gagnent du terrain sur l’ensemble du continent américain. A l’ONU, un groupe de travail est créé en 1982 afin de réfléchir à cette question « indigène». En 1989, est approuvée la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) accordant de nombreux droits à ces populations. Preuve de la vitalité et de l’influence des mouvements latino-américains dans ce processus, 15 des 22 pays qui signent cette convention sont d’Amérique latine, dont, dans les Andes, la Colombie et la Bolivie en 1991, le Pérou en 1994, l’Équateur en 1998, l’Argentine en 2000 et le Chili en 2008. C’est depuis cette sphère internationale qu’émerge une nouvelle catégorie, celle d’« autochtone », afin de trouver un consensus entre les différentes appellations données par les différents États, et de sortir de l’inadéquation du terme « indigène », qui renvoie notamment en France à un statut de colonisé. Etre considéré en tant que « peuple » reste cependant une avancée majeure pour la reconnaissance de ces groupes. En 2007, la « Déclaration des Droits des Peuples Autochtones » est approuvée à l’ONU, reconnaissant l’égalité de ces peuples avec les autres, leur droit à l’auto-détermination et à disposer d’eux-mêmes.

La construction d’un « nous » collectif et d’une société alternative

Si un consensus a été trouvé au niveau international – bien que le terme « autochtone » fasse encore largement débat en Afrique – les enjeux et les difficultés des définitions se maintiennent en Amérique latine. Au Pérou, l’influence des mouvements et guérillas de gauche a maintenu une vision « classiste » de la société dans laquelle les communautés andines sont reconnues – et s’auto-identifient – comme « paysannes », au contraire des communautés amazoniennes reconnues comme « natives ».

Ce n’est que récemment, depuis les années 2000, que des mouvements de revendications « ethniques » ont fait leur apparition dans les Andes péruviennes, afin de bénéficier notamment de la Déclaration des Peuples Autochtones de l’ONU pour combattre les multinationales minières.

En Équateur et en Bolivie, où les mouvements indigènes sont plus anciens, les nouvelles constitutions de 2008 et 2009 reconnaissent ces peuples comme « nations » à part entière, au sein d’États dénommés « Plurinationaux », qui souhaitent dé- passer le traditionnel « État-nation » européen. Les systèmes d’organisation traditionnels, les formes de justice autochtones et certains « principes éthiques et moraux indigènes » sont reconnus officiellement par ces États.

Malgré cela, en Bolivie par exemple, certaines communautés continuent de se revendiquer comme « paysannes », alors que d’autres ont opté pour la dénomination « originaires » et que les organisations amazoniennes se revendiquent comme « indigènes ». Pour éviter les confusions, la nouvelle constitution bolivienne de 2009 les reconnaît toutes sous l’appellation commune d’« indigène-originaire-paysanne » (indígena-originario-campesina, IOC).

En Colombie, sont reconnus comme « autochtones » les peuples vivant sur un territoire ancestral reconnus par l’État comme «resguardo». Malgré leur faible densité (5% de la population colombienne), ces peuples sont parvenus à obtenir de nombreux droits territoriaux et juridiques, notamment depuis la nouvelle constitution colombienne de 1991. Ils continuent de subir cependant les actions des guérillas, des paramilitaires, de l’armée officielle et des narcotrafiquants. Il existe également des décalages importants entre les droits reconnus et leurs réelles mises en pratiques. Enfin, dans le cône sud de l’Argentine et du Chili, les Mapuche connaissent les répressions les plus virulentes, notamment du côté chilien où ils subissent encore les lois anti-terroristes mises en vigueur lors de la dictature de Pinochet.

Malgré ces différentes appellations, ces peuples sont parvenus à constituer un « nous » collectif et à s’unir dans des revendications communes, non sans générer des processus d’homogénéisation. Ils réinventent aussi de nouvelles formes de démocratie « par le bas », en puisant dans un passé (souvent mythifié) qu’ils adaptent aux processus actuels pour proposer des alternatives aux systèmes politiques en crise ou au modèle de développement capitaliste.

A l’heure où les identités sont souvent critiquées et connaissent des dérives nationalistes ou fascistes, les « peuples autochtones » affirment au contraire dans ce « nous » un désir d’ouverture vers l’« Autre » et d’inclusion de tous les groupes sociaux. Il n’existe ainsi que peu de cas – voire aucun d’envergure – de mouvement indigène excluant ou revanchard envers les non-Indiens.

Cette capacité d’adaptation et d’intégration fait de ces mouvements des exemples pour de nombreuses autres organisations non indiennes en Amérique latine, qui puisent bien souvent dans un certain « idéal indien » des formes alternatives de gouvernance et de projet de société, au risque de simplifier parfois ces cultures et de reproduire certaines représentations coloniales du mythe du « bon sauvage ».

Mais là, c’est une autre histoire que le prochain Festival questionnera à partir de débats sur la représentation de l’Indien au cinéma et, surtout, essayera de dépasser en offrant la parole aux leaders « indigènes » présents à Douarnenez.

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