Et si on refaisait vivre le mammouth laineux pour sauver la planète ?
Non, ce n'est pas le pitch du prochain film de Steven Spielberg, mais un projet bel et bien réel porté par l'entreprise Colossale Bioscience. Il est vendu aux investisseurs comme une technologie qui pourra aider à lutter contre le changement climatique. Quand j'ai appris ça, je me suis tout de suite dit que c'était trop beau pour être vrai et qu'il y avait certainement anguille sous roche.
Est-on vraiment capable aujourd'hui de refaire vivre un mammouth, un véritable mammouth ? Et en quoi ce mammifère disparu il y a plus de 4000 ans permettra-t-il de lutter contre le changement climatique ? Et enfin, qui sont ces investisseurs ? Et quels sont leurs réels intérêts ? C'est ce que nous allons découvrir ensemble dans cet épisode du podcast OMG, décodons les biotech.
Le mammouth est un animal emblématique de la préhistoire et il bénéficie d'une sorte d'aura, notamment par sa taille et sa prestance. Il est le symbole d'une nature pure, vierge et fantasmagorique. Forcément, le projet de le faire revivre ne peut qu'enthousiasmer petits et grands. Et si on ajoute à cela que le mammouth laineux est présenté comme un allié de poids dans la lutte contre le dérèglement climatique, on a tous les ingrédients pour susciter l'adhésion à une aventure excitante.
Quel lien entre mammouth et climat me direz-vous ?
Le mammouth vivait principalement en Sibérie. La Sibérie est en partie recouverte par un sol gelé sur plusieurs dizaines de mètres d'épaisseur. C'est ce qu'on appelle le permafrost ou pergélisol. Or, ce dernier fond avec l'augmentation des températures terrestres. Cela libère d'importantes quantités de gaz à effet de serre. L'idée est donc de refroidir l'écosystème sibérien.
Pour comprendre ce phénomène et quel rôle pourraient avoir ces mammouths 2.0, nous avons interrogé Hervé Bocherens, professeur de biogéologie à l'université de Thuringe en Allemagne, spécialiste de cet animal disparu.
« La fonte du permafrost est actuellement une grosse menace sur le climat parce que ça va provoquer un effet de cercle vicieux : plus le permafrost fond, plus il libère du méthane et du gaz carbonique et donc ça va encore plus se réchauffer, ça va encore aller plus vite. Il semble que par certains modèles écologiques, on peut modifier cette cascade d'effets en limitant la fonte du permafrost, en changeant la couleur du sol. Pour les promoteurs du projet, cet éléphant génétiquement modifié aux allures de mammouth est censé jouer sur deux axes. Premièrement, sa présence pourrait permettre de remplacer les forêts sombres par des graminées aux couleurs plus claires, et donc d'améliorer le pouvoir réfléchissant de la toundra. On parle d'albédo. Plus une surface est proche du blanc, plus son albédo est élevé, et donc absorbe moins les rayons solaires, elle se réchauffe moins. (...) Mais bon, c'est une théorie controversée parce qu'il peut y avoir aussi des effets secondaires qu'on ne maîtrise pas vraiment ».
Ce que je comprends, c'est que l'idée d'introduire des mammifères a un impact sur le changement climatique. Tenter de faire revivre le mammouth et de le réintroduire n'est pas en soi un projet absurde. Il y a une certaine logique. Ok, soit. Une certaine logique qu'on pourrait qualifier de mécanique, sans doute un peu simpliste. Mais surtout, ce mammouth 2.0 n'est pas encore né. Où en est-on ? Comment Colossal Bioscience va s'y prendre pour ressusciter le mastodonte ?
« On peut utiliser des cellules d'éléphant d'Asie, l'espèce la plus proche du mammouth, pour changer des gènes qui sont responsables pour les caractères spécifiques de l'adaptation au froid du mammouth, comme ceux qui commandent la fourrure ou les cellules graisseuses qui sont sous la peau. Et donc on n'obtient pas à la fin un mammouth, un vrai mammouth. On obtient un éléphant génétiquement modifié (...) Et ce ne sera pas des molécules tirées d'un mammouth fossile, ce sera des molécules synthétiques. Et on espère que quand on mettra l'ADN de mammouth en place dans une cellule d'éléphant, la cellule d'éléphant va être capable de faire fonctionner cet ADN comme il l'aurait fait sur un mammouth ».
D'autres questions techniques sont ensuite évoquées par ce chercheur... dont la question de la gestation de ce mammouth 2.0 et de la tentative de faire un utérus artificiel.
Ensuite, il nous dit que même si on arrive à faire un éléphant mammouth, ce n'est pas gagné. Par exemple, nous dit-il :
« On sait que tous les éléphants aujourd'hui, et on a des preuves que les espèces éteintes étaient dans le même cas, sont des animaux extrêmement sociaux qui vivent en groupe. Les jeunes ont besoin de faire un apprentissage de plusieurs années pour s'intégrer dans le groupe, pour trouver leurs ressources pour survivre. Et là, dans le cas présent, qui va expliquer aux bébés mammouths nouveaux ce qu'ils doivent faire, comment ils doivent se nourrir, etc. Donc là aussi, il y a un gros défi qu'il va falloir relever ».
Au-delà des questions techniques, Dominique PY, de France Nature Environnement, interrogée pour ce podcast, replace ce projet dans une perspective plus large :
« Mais ce qu'on peut se constater aussi et surtout, c'est que dans le même temps que ce projet a été créé et avance, on manque cruellement de financement pour sauvegarder la biodiversité. Donc il y a quelque part un paradoxe, c'est-à-dire qu'on laisse disparaître des espèces, dont en particulier l'éléphant d'Asie ».
Plus encore, elle dénonce ce qui se joue dans un tel projet :
« C'est un projet ambitieux sur le plan technologique, mais il est aussi prétentieux. Il ne faut pas s'imaginer qu'on va pouvoir, par la magie de la science et de la technologie, revenir à cette nature antérieure. Derrière ces projets de déextinction, il y a quelque part un fantasme de toute puissance ».
Enfin, nous vous parlerons des acteurs et des entreprises qui s'y impliquent, de la finalité cachée derrière ce mammouth 2.0.