Les cercles restauratifs - Pour apprendre à vivre les uns avec les autres

Cet article est une contribution issue de l'intervention de Jacques Faget (Enseignant-Chercheur à Sciences Po Bordeaux et au Centre Émile Durkheim) lors d'un atelier de la première conférence internationale de l'IFJR sur la justice restaurative intitulé «les cercles restauratifs, une alternative lorsque la réponse pénale est impossible ?»

 

La justice restaurative peut se concevoir en dehors ou aux lisières de toute intervention pénale. C’est en particulier le cas dans trois cas de figure :

  • lorsqu’une réponse pénale n’est pas (non-lieu, acquittement ou troubles psychiques de l’auteur) ou n’est plus (prescription) envisageable
  • lorsqu’une réponse pénale existe mais qu’elle n’est pas perçue ou suffisamment visible et reste donc incomprise (opacité institutionnelle)
  • lorsque les troubles causés à la paix sociale sont dommageables mais ne permettent pas d’imputation précise (incivilités).

Ces différentes situations suscitent généralement une émotion collective, des inquiétudes, des peurs, concourent au développement dans la population d’un sentiment d’insécurité. Ce climat  engendre le repli sur soi, la désertion de l’espace public, l’accroissement des conduites agressives et de la violence dans les relations sociales. Il peut conduire à des mobilisations collectives irrationnelles dont les expressions peuvent être ambivalentes, soit en renforçant des solidarités positives (à l’exemple des marches blanches exprimant une compassion pacifique pour les victimes), ou négatives (comme la constitution de milices d’auto-défense, l’organisation d’expéditions punitives, la commission de dégradations sur des biens privés ou publics ou plus globalement  l’expression de positionnements politiques extrémistes vecteurs de haine et de rejet …)

Nos sociétés ont rarement aménagé des espaces formels d’expression pour accueillir  ces peurs, ces angoisses, ces malentendus, ces incompréhensions. Elles n’ont que peu souvent conçu, en dehors des formes ritualisées et réductrices du débat judiciaire, des lieux de travail sur ces conflits à l’instar de ce qui se fait par exemple à la maison des conflits de Turin [1]. Les institutions et les groupes ont en effet une forte propension à nier les conflits, à les contourner, à les euphémiser, voire à les laisser pourrir plutôt que de les traiter véritablement. C’est pourquoi je défends depuis une vingtaine d’années, dans une perspective restaurative, le principe d’espaces d’expression des conflits visant à favoriser la communication et la reconstruction des liens sociaux.

On comprendra qu’ici il n’est pas seulement question de réparer des torts entre individus, auteurs et victimes, mais de se porter au chevet d’une communauté blessée, victime des troubles qui la bouleversent et qui ne peut se restaurer qu’en s’impliquant elle-même dans la restauration de ses équilibres rompus.

I. Fondements théoriques

L’expression cercles restauratifs n’est pas si claire et demande à être précisée. Quand on interroge les moteurs de recherche c’est le nom  de Dominic Barter qui apparaît en premier. Ce militant social a expérimenté ces cercles dans les favelas de Rio depuis les années 90 et tente d’en répandre la pratique dans de nombreux pays. Il les définit comme des processus communautaires ayant pour but d’apporter un soutien aux personnes en conflit. Dans une perspective systémique il regroupe les trois parties d'un conflit, ceux qui ont commis un acte, ceux qui sont directement touchés par cet acte et la communauté élargie touchée par ce trouble. La participation à ces cercles est volontaire. Leur forme circulaire exprime un pouvoir partagé et facilite, grâce aux principes de la communication non-violente, la compréhension mutuelle et l'auto-responsabilisation. Le processus de travail s’achève lorsque des actions apportant des bénéfices mutuels ont été trouvées. On retrouve peu ou prou la même philosophie et les mêmes axes processuels dans les travaux de Charles Rojzman qui préfère cependant parler de thérapie sociale.

Cette pratique s’est développée en réalité dès les années 1970 avant même la conceptualisation du corpus restauratif par Howard Zehr ou John Braithwaite. Ses soubassements théoriques puisent dans la psychosociologie nord-américaine des années 60 et 70 exaltant les vertus de l’empowerment des groupes et des individus, du dialogue, de l’altérité. Elle prend également sa source dans les fondements de la médiation à partir de leur expérimentation protestante par les Mennonites et les Quakers, de leur reprise par le mouvement non violent et les critical legal studies nord-américaines [2]. On peut en trouver des traces européennes dans les discours criminologiques abolitionnistes de Louk Hulsman [3] exaltant, face à l’échec du système pénal, la création de lieux de dialogue permettant le traitement de ce qu’il nomme les « situations problèmes » et dans tout le courant européen de la criminologie critique dont il serait trop long ici de citer tous les membres [4]. On peut aussi en trouver de nombreuses illustrations en dehors du champ criminologique, soit dans les travaux sociaux de Saul Alinsky, soit dans le champ de la pacification des conflits politiques à travers la mise en œuvre par John Burton puis par Herbert Kelman de nombreux ateliers interactive problem solving dont les plus connus furent organisés pour le conflit israélo-palestinien et qui essaimèrent sous diverses appellations dont les ateliers people to people.

Ces cercles restauratifs, dont nous verrons qu’ils peuvent se présenter sous des figures multiples, répondent aux principes du modèle vindicatoire formalisé par Véronique Strimelle [5] à partir des travaux de Verdier [6] sur la vengeance et qui distingue le vindicatif, vengeance sanglante et irrationnelle et le vindicatoire en tant que rituel social de réconciliation, ayant pour fonction de prévenir la violence, de protéger et de réparer le corps social. Car, y compris dans nos sociétés post-modernes et malgré le poids de l’imaginaire juridique dans nos représentations, le sentiment de justice n’est pas « affaire de code et d’institution mais plonge ses racines dans la socialisation et l’échange ».

II. Principes et processus

La philosophie de ces cercles est de donner du sens à des évènements dont la nature échappe aux individus ou aux groupes sociaux, d’introduire une pensée complexe, une intelligence collective quand ne s’expriment que des préjugés et des stéréotypes irrationnels. Leur objectif est d’apaiser la vie sociale et de favoriser un mieux vivre ensemble. Ce sont des lieux d’apprentissage et d’approfondissement de la démocratie où l’on exprime de manière acceptable son point de vue, ou l’on écoute respectueusement ceux des autres, où l’on travaille ensemble à la compréhension du réel et éventuellement à l’élaboration de propositions mutuellement satisfaisantes.

Leurs modalités de fonctionnement peuvent varier mais obéissent généralement au cadre et au processus suivants :

  • Ce sont physiquement de véritables cercles organisés par des associations ou par des institutions qui réunissent toutes les personnes concernées directement ou indirectement par un conflit et parfois des personnes extérieures invitées à participer, au titre de leur expertise, pour répondre aux questions du public et apporter un éclairage sur la situation. Ces groupes peuvent regrouper quelques personnes mais aussi dans certain cas des centaines.
  • Ils sont animés par des médiateurs impartiaux, indépendants et sans pouvoir de décision dont le rôle est de présenter les raisons de l’organisation du cercle, la façon de travailler, de distribuer la parole, de sécuriser les échanges dans le respect mutuel et l’écoute réciproque, éventuellement de catalyser la recherche de propositions ou d’actions.
  • En général le travail se fait en trois temps qui peuvent se chevaucher car il y a souvent des feed-backs. Suite à la présentation des raisons de la réunion et des règles du jeu, toute personne peut exprimer ses sentiments, ses émotions, ses incertitudes et ses besoins. Dans un second temps une réflexion collective et d’éclaircissement s’enclenche avec le soutien éventuel d’experts invités qui apportent leur éclairage sur les angles morts du conflit. Le troisième temps concerne la formulation de propositions, de souhaits ou l’élaboration de projets.
  • Ce temps de travail peut durer de deux à trois heures et être renouvelé aussi souvent que nécessaire.

 

III. Illustrations

L’organisation de cercles restauratifs nécessite une grande créativité et une capacité d’adaptation aux situations rencontrées et aux demandes des personnes ou des groupes. Il n’existe donc pas un modèle immuable mais, dans le cadre des principes évoqués ci-dessus, des déclinaisons multiples. Le champ des possibles est immense dans des sociétés de plaignants ou l’individualisme et le consumérisme règnent en maître. J’en donnerai rapidement (il serait trop long de narrer le contexte social ou le processus du cercle) trois exemples de nature différente dont j’ai été le moteur. Mais ils ne représentent qu’une goutte d’eau dans une infinité de possibilités.

Exemple 1 : Le crime d’un enfant

Le contexte social du quartier est relativement dégradé. Il existe des réseaux de solidarité mais le niveau socio-économique et socio-culturel de la population est assez faible et le quartier pâtit d’une mauvaise réputation dans le reste de la ville. Le détonateur des incidents qui s’y produisent est la disparition d’un enfant de 9 ans qui vendait aux particuliers des calendriers pour son école. Tout le quartier organise des battues pour le retrouver. 2000 personnes participent à une marche blanche. On retrouve son corps une quinzaine de jours plus tard à côté d’une benne à ordure et quelques semaines plus tard la police identifie le criminel. Il habite le quartier, ne travaille pas et a déjà été condamné deux fois pour crime et attouchements sur enfants. La population est révoltée et ne comprend pas que cet individu puisse vivre en liberté. Cette colère s’exprime par des manifestations, des dégradations, l’incendie de la maison des jeunes, le caillassage du poste de police et la tension monte. Le  club de prévention spécialisée du quartier et le chargé de mission de la politique de la ville de la mairie, me contactent. Nous nous réunissons et organisons un évènement « restauratif » (le terme n’existe pas encore) où seront invités le procureur de la république, un commissaire de police, un psychiatre, des travailleurs sociaux. Ce n’est pas une simple réunion publique d’information rassemblant 200 ou 300 personnes car les médiateurs laissent s’exprimer les émotions des personnes et catalysent un processus de formulation des besoins. Le travail se poursuivra ponctuellement avec de petits groupes sous l’égide des travailleurs sociaux.

Exemple 2 : Retour sur le quartier

La population se plaint du comportement de « petits délinquants » du quartier qui sont régulièrement arrêtés par la police et qu’on voit pourtant se pavaner dès le lendemain dans les rues. Le sentiment d’impunité révolte les habitants qui ne se sentent plus protégés. Une psychosociologue et moi-même sommes contactés, suite à une demande de la commune et des travailleurs sociaux, pour travailler sur cette question. Nous organisons dans un premier temps un cercle rassemblant des policiers municipaux et nationaux, des magistrats pour enfants, de l’application des peines, des substituts du procureur, des travailleurs sociaux de prévention spécialisée et de la protection judiciaire de la jeunesse, des assistants sociaux, des personnels de la mairie…. Chacun exprime à tous les autres la nature de son travail vis-à-vis de ces jeunes pour dégager un sens commun collectif à leurs actions. Et nous nous apercevons que la segmentation des rôles suscite beaucoup d’ignorance et de malentendus. Dans un second temps un cercle est organisé avec les habitants qui expriment leur courroux et formulent leur besoin. Dans un troisième temps une rencontre est organisée entre les habitants et des représentants institutionnels afin de créer un dialogue entre eux et de dégager des réponses possibles.

Exemple 3 : Des incivilités

Mon association Alternative médiation fut contactée par un club de prévention spécialisée, un organisme de logement social et la mairie d’une petite commune de banlieue désespérant de pouvoir, par les voies traditionnelles, ramener le calme dans certains immeubles d’un quartier. Notre travail consista d’abord à faire exprimer (sans induction sur les problèmes rencontrés) les personnes sur la vie dans ces immeubles. Nous avons constitué 5 cercles rassemblant séparément les représentants locaux des institutions (mairie, logement social, police municipale et nationale, concierges, éducateurs, animateurs, enseignants…), les associations (d’habitants, sportives, culturelles…), les habitants sans appartenance, les adolescents d’un côté et les adolescentes de l’autre. Nous avons mis en lumière que les jeunes servaient parfois de bouc émissaire à des conflits opposant les institutionnels entre eux, ou les différentes associations entre elles. Il a été difficile de mobiliser les habitants non organisés qui se sont peu déplacés malgré nos diverses stratégies, nous avons envoyé une jeune médiatrice rencontrer les adolescents sur leurs lieux de vie car ils ne venaient pas à nos cercles. Tous ont travaillé sur les problèmes émergents (ceux-ci furent différents suivant les cercles) et sur les solutions possibles. Nous avons terminé l’opération par l’organisation d’un grand cercle où des représentants de chacun des 4 cercles (les institutionnels sont restés en retrait) ont exprimé leurs sentiments et formulé leurs propositions respectives. Celle qui recueillit le plus grand intérêt fut la création d’une bourse des talents où chacun proposa de faire profiter les autres de ses compétences dans un rapport de solidarité réciproque. Les incivilités pourtant à l’origine de l’action passèrent étonnamment à l’arrière-plan.

Toutes ces actions ne peuvent pas être répliquées. Elles s’inscrivent dans des contextes institutionnels, sociaux et humains spécifiques. Elles visent seulement à donner une orientation au lecteur pour qu’il invente à son tour d’autres cercles dont l’objectif sera de former les citoyens, qui l’auraient oublié, à vivre les uns avec les autres et non les uns à côté des autres.

 


[1] Ce lieu créé en 1996 a pour objectif de créer sur des territoires donnés une culture du conflit. Il accueille toutes les personnes, groupes ou représentants d’institutions qui vivent des conflits quels qu’en soit la nature, qui veulent en parler dans un climat bienveillant et impartial et éventuellement travailler à leur résolution. Ce travail se réalise en étroite collaboration avec les forces de police, les associations d’aide aux victimes et avec l’aide d’avocats et de magistrats. Le centre est impliqué étroitement dans la vie du quartier.

[2] Faget J. Médiations. Les ateliers silencieux de la démocratie, Toulouse, Erès, 2015.

[3] Hulsman L., Bernat de Celis J., Peines perdues. Le système pénal en question, Paris, Le Centurion, 1982.

[4] Faget J. Sociologie de la delinquance et de la justice pénale, Toulouse, Erès, 2013 (3ème edition).

 [5] Strimelle V., « L'emprunt aux « justices de l'invisible » ». Réflexions sur les modèles de justice restauratrice à l’épreuve de la socialité vindicatoire, Champ pénal/Penal field [En ligne], Vol. XII | 2015, mis en ligne le 18 novembre 2015. URL : http://champpenal.revues.org/9193 ; DOI : 10.4000/champpenal.9193

[6] Verdier R., 2010, « Sacralité, droit et justices : sur les traces de Mauss », Revue du MAUSS, 2, 36, 418-426.

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