L’après covid-19 ou comment dépasser un « business as usual » défaillant

Pour la première fois depuis un siècle, les travailleurs-euses ne seront pas dans la rue le 1er mai. Ils sont trop occupés à sauver le monde, à garder nos proches en vie, à maintenir les systèmes alimentaires en état de marche. Bref ils risquent leur vie pour sauver nos vies, non pas en héros, mais en professionnels.

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Par Rosa Pavanelli, Secrétaire générale de l'ISP

En tant que syndicats, la meilleure façon de rendre justice à ces efforts considérables est de gagner la bataille d’un profond changement systémique dont les travailleurs-euses ont plus que jamais besoin et qu’ils méritent infiniment.

Pour l'heure nous soutenons tous les efforts pouvant être entrepris en matière de santé publique. Cela passe par la suspension des brevets médicaux et la garantie d'accès aux médicaments vitaux avant les profits des entreprises. Il faut également promouvoir la production nationale de ressources essentielles. Enfin il est essentiel que le secteur privé de la santé passe sous contrôle public et que l’on procède de toute urgence au recrutement de personnel de santé supplémentaire, ceci afin d’augmenter le nombre de lits disponibles et de renforcer la réponse publique face à l’épidémie de covid-19.

L'austérité tue

En 2016, en collaboration avec François Hollande et les membres d'une commission des Nations unies nous avons rédigé un plan d'action pour l'emploi dans le secteur de la santé. Ce plan, adopté par l'OCDE, l'Organisation internationale du travail et l'OMS, préconisait la création de 18 millions de nouveaux emplois dans le secteur de la santé d'ici 2030. La crise actuelle nous montre à quel point cette "action" ne s'est pas concrétisée. Pourquoi ? Car la pression résultante des politiques d'austérité - imposées par d'autres institutions mondiales telles que la Banque mondiale – a systématiquement mené à la privatisation des services de santé, à la réduction des dépenses publiques et à la destruction d'emploi dans le secteur public.

Pour les travailleurs-euses de première ligne, l'austérité n'est pas qu’un concept politique abstrait – elle les confronte à un manque criant de personnel et à une grave pénurie de ressources vitales. En Italie, le nombre de lits d'hôpitaux a diminué de près d'un tiers au cours des vingt dernières années. Depuis la crise, le budget national de santé a été réduit de 30 milliards d'euros, en partie pour se conformer aux règles de l'UE en matière de dépenses.

Suite à l’adoption en 2011 du plus brutal des plans d'austérité, Angela Merkel avait assuré que "le travail du gouvernement italien sera récompensé". Ces récompenses se font toujours attendre. Au lieu de cela, l'austérité continue d'avoir des conséquences mortelles dans le monde entier.

Le “Business as usual” défaillant

Au cours des 30 dernières années, le "business as usual" a plutôt bien fonctionné pour les milliardaires dont la richesse a littéralement explosé. Il a par contre été beaucoup moins bénéfique à la classe ouvrière qui, dans les pays développés comme dans les pays en développement, a vu sa part de revenu diminuer. Dans le même temps nous assistons au triomphe de la philanthropie, mais ne soyons pas crédules, le récent don de 25 millions de dollars de Mark Zuckerberg en réponse à la crise du Covid-19 ne serait proportionnellement équivalent qu’à un don de 30 dollars d’une infirmière. La générosité des géants de la technologie comme Facebook, ne doit pas nous faire oublier qu’ils ont réussi au cours de la dernière décennie à esquiver plus de 100 milliards de dollars d’impôts : autant d’argent qui aurait pu sauver des vies. Comment pouvons-nous laisser un système aussi pourri se poursuivre ?

La crise financière mondiale a encore aggravé les choses, les budgets publics ont été utilisés pour renflouer les pertes financières privées, et ce sont les ménages en difficulté et les services publics qui en ont au final subi les conséquences. Les entreprises ont encaissé les aides, et dépensé ces milliards de dollars en rachats d'actions et en bonus de toutes sortes tout en prenant soin d’esquiver leur juste contribution aux impôts. Pendant ce temps, les extrémistes de droite ont profité de la colère générale - et justifiée - de la population et de leur aliénation sociale pour promouvoir de fausses solutions et susciter la peur.

En tant que syndicats, nous n'avons pas pu éviter aux travailleurs-euses de supporter le coût ultime de la crise. Aujourd'hui encore, ce sont non seulement les dépenses publiques qui empêchent l'effondrement total de l'économie mondiale, mais aussi les travailleurs-euses en première ligne qui luttent contre un désastre sanitaire total. Mais cette fois-ci quelle devrait être notre réponse collective ?

Devrions-nous revenir à une situation normale où les employeurs sont autorisés à esquiver leurs responsabilités envers leurs employés ?

Devrions-nous revenir à une situation normale où les soins de santé sont réservés à ceux qui en ont les moyens ?

Devrions-nous revenir à une situation normale où les entreprises et les nantis peuvent utiliser les paradis fiscaux pour détruire nos services de première nécessité ?

Devrions-nous revenir à une situation normale où le secteur public, sous financé, privatisé et souffrant d’un manque de personnel, se retrouve au bord de l’effondrement ?

Non, nous ne devons pas accepter un retour à cette normale. Pour éviter que les travailleurs n'en supportent à nouveau le coût, il faut faire en sorte que ceux qui ont profité des retombées de la dernière crise contribuent à leur juste part. Le moment est venu pour le mouvement syndical mondial d'être plus audacieux que jamais :

  • Nous plaidons en faveur de profonds changements nécessaires au système fiscal mondial. Une taxe de 50 % sur les bénéfices excédentaires. Une taxe immédiate sur les services numériques pour les géants de la technologie. Pas de fonds de sauvetage pour les entreprises qui opèrent par le biais de paradis fiscaux.
  • Nous soutenons les appels à l'allégement de la dette, à la restructuration et à la suppression des conditions et plafonds de dépenses publiques ; de cette manière les difficultés de remboursement ne limiteront plus la réponse sanitaire, ne saperont plus la croissance économique et n'exacerberont plus les divisions sociales.
  • Nous nous battons pour mettre fin aux privatisations et pour construire des services publics universels de qualité : soins gratuits de santé, éducation, services publics de l’eau, de l’énergie et des déchets, transports et protections sociales. Nous voulons des services publics locaux correctement financés et dotés d'un personnel compétent, prêts à répondre à toute situation.
  • Nous menons la lutte pour un New Deal écologique mondial qui devra réduire les inégalités, le chômage et notre empreinte carbone et limiter les menaces systémiques posées par le changement climatique.

Certains pourraient vous dire que tout cela est impossible.

Mais s'il y a une chose que la crise du Coronavirus nous montre, c'est que tout semble impossible.

Jusqu'à ce que cela se produise.

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