Les pertes fiscales sont des vies perdues

Qu'ils soient employés de la poste, infirmiers ou enseignants, les travailleurs du service public ne peuvent se contenter d’applaudissements. Il est temps que la population demande des comptes à ceux qui ont mis en place des politiques d’austérité et de privatisation, prétextant ne plus avoir de moyens pour financer des services publics de qualité.

Par Rosa Pavanelli

Les scènes de joie et d'euphorie sont si rares en 2020, qu’on ne peut les ignorer, même quand elles ont lieu ailleurs. Et c’est à cela que nous avons assisté le samedi 7 novembre, quand les médias américains ont annoncé la victoire de Joe Biden après des jours de suspense. Sauf que le nouveau Président n’était pas la seule star : dans les rues des Etats-Unis, les foules en délire hurlaient aussi au passage des postiers, célébrés pour leur rôle crucial dans la distribution des bulletins de vote.

Les applaudissements sont à la mode. Depuis l’apparition de la Covid-19, des millions de personnes ont pris l’habitude de d’acclamer à leur fenêtre le personnel de santé. Mais ces démonstrations ne se sont pas traduites par de vrais changements. Alors que le monde fait face à des vagues successives de l'épidémie, les unités de soins intensifs et les salles d'urgence sont débordées, et manquent cruellement de personnel et d’équipements de protection.

Qu'ils soient employés de la poste, infirmiers ou enseignants, les travailleurs du service public ne peuvent se contenter d’applaudissements. Il est temps que la population demande des comptes à ceux qui ont mis en place des politiques d’austérité et de privatisation, prétextant ne plus avoir de moyens pour financer des services publics de qualité.

Alors que le monde fait face à des vagues successives de l'épidémie, les hôpitaux continuent à manquer de personnel et d’équipements de protection. © Piron Guillaume Alors que le monde fait face à des vagues successives de l'épidémie, les hôpitaux continuent à manquer de personnel et d’équipements de protection. © Piron Guillaume

En réalité, l’argent, il y en a plus qu’il n’en faut. Le problème est qu’il a été retiré de nos services publics et transféré sur les comptes bancaires offshore des multinationales et des plus riches. Et les sommes en jeu sont gigantesques. Un rapport sur « l'Etat de la justice fiscale en 2020 » publié conjointement par l'Internationale des Services Publics, Tax Justice Network et l'Alliance mondiale pour la justice fiscale, révèle – et c’est une estimation conservatrice - que les Etats sont ainsi privés de plus de 360 milliards d’euros chaque année.

Sur ce montant, près de 207 milliards d’euros sont perdus du fait des manipulations des multinationales, qui déclarent une grande partie de leurs bénéfices dans des pays à très basse fiscalité, même si elles n’y ont aucune activité. Les milliardaires sont responsables du reste de l’hémorragie (153 milliards d’euros), en camouflant des actifs et revenus non déclarés dans des paradis fiscaux.

L'impact de ces pertes fiscales est dévastateur.  Au niveau mondial, elles représentent les salaires annuels de plus de 34 millions d’infirmiers. Les conséquences sont beaucoup plus graves dans les pays à faible revenu, puisque leur préjudice représente 52 % des dépenses de santé, contre 8 % dans les pays riches. La France, par exemple, perd l’équivalent de 8,61% de son budget de santé. La proportion grimpe à 72% en Colombie, et à 318% au Tchad.

Quand une société tolère de tels abus fiscaux, elle ouvre la voie à la destruction de ses services publics. Les coupes budgétaires rendent illusoires leur caractère universel, accessible, durable et le maintien de leur qualité. En fin de compte, elles justifient la privatisation.

Pourtant, rien de tout cela n'est inévitable. Le coronavirus a rappelé à tous les gouvernements combien les services publics sont essentiels. D’autant que valoriser ces derniers n'est pas seulement faisable, c’est aussi très populaire. En Allemagne, 83% des Berlinois ont voté pour que les services énergétiques redeviennent publics. En Grèce, ils étaient 98% à se prononcer pour stopper la privatisation du réseau d'eau de Thessalonique. Depuis 2000, plus de 2 400 villes dans 58 pays ont suivi le mouvement, en redonnant au public le contrôle de leurs services.

La seule façon aujourd’hui de réunir les fonds pour faire face aux dépenses extraordinaires provoquées par l’épidémie et financer la relance est de changer les règles du jeu, afin que chacun paie sa juste part pour des services publics de qualité. C’est pourquoi nous devons exiger de nos politiques qu’ils s’attaquent enfin aux abus fiscaux des entreprises et des particuliers. Cela passe par une forte coopération internationale pour en finir avec la course au moins disant fiscal, en adoptant un impôt minimum sur les sociétés au niveau mondial, avec un taux ambitieux, tout en contraignant les multinationales à déclarer leurs bénéfices (et à payer les impôts correspondants) dans les pays où elles opèrent, et non dans ceux qui leur fournissent une boîte postale.

A court terme, les pays peuvent décider unilatéralement d'introduire des taxes sur les bénéfices excédentaires des entreprises qui tirent d'énormes bénéfices de la pandémie, notamment dans les secteurs numérique et pharmaceutique. Ils peuvent aussi introduire des impôts sur la fortune pour financer la réponse à la Covid-19 et remédier aux inégalités que la pandémie a exacerbées. Nous avons suffisamment de richesses pour maintenir nos sociétés dans la prospérité, tout en protégeant les plus vulnérables. Il suffit d’empêcher qu’elles continuent à fuir dans des paradis fiscaux.

Rosa Pavanelli est la secrétaire générale de l'Internationale des services publics (ISP).

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