Pharmaciens d'officine et préparateurs: témoignages

Au cœur de la crise sanitaire du COVID-19, nous souhaitons donner la parole aux préparateurs et pharmaciens de terrain. Les officines font parties des rares endroits encore ouverts et pharmaciens et préparateurs sont présents chaque jour pour la santé des citoyens, avec les quelques moyens dont ils disposent et malgré l’angoisse persistante… Voici quelques uns de leurs témoignages.

Stéphanie, pharmacienne :

« On oscille chaque jour entre la personne qui te remercie pour ton courage et te propose de t’aider faire tes courses… Et la personne qui dégage avec le pied le carton mis devant le comptoir (pour respecter les distances de sécurité), qui s’affale et te crache dessus… La suspicion de certains médecins quant à ton honnêteté sur la distribution des masques (que tu n’as pas reçus) et ceux qui te remercient chaleureusement pour tout le soulagement que tu leurs apportes. Il faut aussi parler des nombreux confrères atteints du COVID-19… J’en fais partie… Et je crois qu’il y a déjà eu un décès ».

Marion, pharmacienne :

« Depuis quelques jours, je constate la détresse psychologique des patients due au confinement. J’ai reçu un appel d’une dame qui se sentait très seule et avait envie de parler. Une autre est venue faire une crise de panique devant la pharmacie. Un autre ne dormait plus depuis 3 jours… Nous devons encore plus que d’habitude absorber l’angoisse des patients, surtout depuis que les médecins du coin gèrent tout en téléconsultation… »

Sandrine, pharmacienne :

« Pour ma part 40 ans de pharmacie cette année. Nous avons toujours été là pour les gens, gérant les cas graves ou bénins, faisant face aux joies des naissances ou soutenant les familles dans les moments difficiles... C'est notre métier et nous le faisons depuis toujours avec passion. La différence aujourd'hui est que nous avons peur de contaminer nos proches en rentrant chez nous, jamais je n'ai ressenti cela. Je dirais que notre empathie envers les gens est décuplée : stress, détresse, angoisse. Nous sommes encore plus sollicités et ça ne me gêne pas car j'aime mon métier. Par contre, mon curseur de patience envers l'égoïsme ambiant est tombé à zéro. Je finirais par cette image hier d'un médecin de réanimation qui l'espace de quelques minutes nous a confié son quotidien, j'en ai eu des frissons ».

 Maarja, préparatrice :

« Et ça recommence...
Mon supermarché de proximité donne priorité aux personnes âgées et aux professionnels de santé toute la journée. Quand l'employée a appris que j'étais préparatrice en pharmacie et donc que je n'avais pas de carte professionnelle… Je ne suis pas professionnel de santé.
Alors ça me met en colère. Ça me met en colère, non pas parce que je ne suis pas prioritaire, ça je m'en fous je fais la queue comme tout le monde. Ça me met en colère parce que mon boulot, j'ai l'impression que personne ne veut le reconnaître. Ça fait des semaines que je pratique mon travail en ayant pour but d'aider, de rassurer et d'éviter le pire à mes patients, ça fait des semaines que je vais au boulot la peur au ventre qu'on m'annonce la mort d'un patient, ça fait des semaines que je tiens le coup alors que mentalement et physiquement, la fatigue se fait sentir.  
Mais je ne suis pas professionnel de santé ».

Claire, pharmacienne :

« Je voudrais témoigner d’une chose dont je n’ai vu aucun écrit pour l’instant, alors je me dis que nous sommes peut-être un cas isolé mais j’ai l’impression de jouer le rôle de flic pour la distribution des masques qui nous sont envoyés... Nous avons des appels permanents d’infirmiers principalement mais aussi d’autres professionnels de santé qui ne comprennent pas que nous ne recevons pas assez de stock pour répondre aux besoins de tous. C’est difficile à gérer en plus du reste... »

Elisabeth, pharmacienne :

« Malgré cette période de crise sanitaire plus qu’angoissante, nous autres pharmaciens avons plus de responsabilités et de moyens pour aider nos patients. La possibilité de renouveler les traitements chroniques, tenter de « gérer » cette crise en mettant à disposition (si possible…) des moyens de protection pour la population, pouvoir exercer d’avantage notre rôle de santé publique en donnant des explications à la patientèle et les mettant en garde face à des médicaments peu appropriés, etc. Tout ceci avec plus ou moins de facilité et de compréhension des patients. Beaucoup d’agressivité, et un peu de reconnaissance de leur part. On nous donne aussi la lourde tâche de prendre en charge les victimes de violence conjugale via un espèce de mot de passe, connu de toute la population, donc j’imagine connu des agresseurs… Sans formation… Alors oui dans notre métier nous faisons souvent face, involontairement, à la prise en charge psychologique de nos patients qui ont confiance en leur pharmacien et se livrent parfois au comptoir. Mais nous avons peu d’outils en notre possession, surtout pour prendre en charge la lourde tâche des victimes de violence, même si notre rôle ne consiste qu’à prévenir les autorités. Et puis lorsque tout ceci sera fini ? Fini le renouvellement des traitements chroniques ? Fini la prise en charge des victimes de violence ? Je me sens de plus en plus utilisée. Lorsque ça arrange, en tant que professionnel de santé accessible on me donne des missions, que l’on me reprend dès qu’on n’en a plus besoin. Quand on voit les missions et le respect dont les pharmaciens québécois disposent, je me demande souvent pourquoi c’est si différent ici »

 Florent, pharmacien :

« Je suis pharmacien. Chaque matin je me dis cette phrase quand je pars à la pharmacie. Chaque matin j’ai BESOIN de me la répéter. J’ai choisi d’être pharmacien, j’ai choisi d’accompagner les patients dans le traitement de leurs maux et leurs maladies. J’en assume aujourd’hui, en pleine épidémie de coronavirus toutes les conséquences. S’il ne doit rester qu’une personne dans la pharmacie à servir les patients, je serai celui-là. J’irai au bout de mes convictions et de ma volonté d’aider les malades.

Oui mais voilà, aujourd’hui cette vocation est un fardeau terrible à porter. Je dois dire non à des patients, je dois refuser leurs appels à l’aide au comptoir. Je ne peux pas fournir des gels hydroalcooliques, des thermomètres ou des masques. Moi qui souhaite accompagner ces malades je dois leur dire que je ne peux pas les aider. Je dois encaisser leur colère, mais aussi leur déception et la peur dans leur regard. Chacun de ces regards est un coup de poignard pour moi. Je me sens responsable de ces ruptures d’approvisionnement, comme si je les laissais seuls et sans défense face à cette maladie.

Je suis pharmacien et pour la première fois de ma vie j’ai peur. J’ai peur pour mon équipe, solidaire mais elle aussi exposée à ce virus mortel. J’ai besoin d’elle pour servir au mieux les patients mais ce faisant je les mets en danger et je m’en sens responsable, coupable. 

Mais ce qui est le plus dur à supporter aujourd’hui, c’est que je mets ma famille en danger. Anne et les enfants sont aujourd’hui confinés, comme tous les français. Ils ne sortent quasiment pas, ne côtoient personne. Ils sont en sécurité. Sans moi dans le foyer, ils ne risquent rien. Sans moi dans leur vie ils passeront cette période sans encombre.

JE suis leur risque le plus important.

Je suis celui qui pourrait être responsable de leur contamination, voire de leur mort. Ce constat effroyable ne me quitte jamais. J’ai besoin d’eux, ils sont mes piliers, ma raison de vivre, et je les mets en danger de mort. Qui peut vivre avec ce paradoxe à supporter ? Il me hante à chaque instant. 

Aujourd’hui j’ai peur pour tous ceux qui m’entourent : patients, employés et famille. Je vivrai avec cette angoisse ancrée au plus profond de moi jusqu’à la fin de cette épidémie. Car je continuerai, chaque matin, à aller à ma pharmacie en me répétant une phrase : je suis pharmacien ».

 Pierrick, préparateur :

« Ça fait deux semaines que c’est très compliqué. On a autant de monde qu’en temps normal alors qu’il est censé y avoir le confinement.
Les gens ont trouvé une excuse pour sortir « je vais à la pharma, j’ai mon ordo à récupérer » : 

Le lundi, celle du cardio

Le mardi, l’ophtalmo
Le mercredi, le généraliste
Le jeudi, celle pour du doliprane
Le vendredi, pour du citrate, au cas où.

Ça n’aide pas pour nous préserver au comptoir… On a mis en place quelques règles d’entrée et sortie, blocage de la parapharmacie avec des rubans et des panneaux Plexiglass sur les comptoirs. Mais il y a toujours une petite partie qui n’en fait qu’à sa tête ».

 Valentine, pharmacienne :

« Depuis le début de l’épidémie, on passe beaucoup de temps à rassurer la patientèle ainsi que nos collègues face à l’émergence de ce nouveau virus alors que l’angoisse commence moi-même à me gagner. Je pars au boulot la boule au ventre, je laisse mes enfants à la maison mais j’ai peur de ramener le virus à la maison. Et je commence alors à me poser des questions quant aux gestes à mettre en place en arrivant à la maison pour éviter de contaminer mes proches (les enfants et ceux qui les gardent). Je passe des heures à me laver les mains, à décontaminer les surfaces. C’est mentalement épuisant. Et nos journées sont rythmées entre les patients qui vous remercient d’être là et ceux qui ne comprennent rien au confinement : entre celui qui vient acheter un collier anti-puces pour son chien, celle qui vient pour son fond de teint et le grand-père de 85 ans qui arrive dans la pharmacie, s’assoie tranquillement (alors que des mesures de circulation sont mises en place et qu’on évite d’avoir le moins de monde possible dans l’officine) pour faire photocopier ses attestations de sortie... On fait face à l’agressivité des patients par rapport à la pénurie de masques, de gels, de thermomètres et face à la restriction de paracétamol (Doliprane®, Dafalgan®). Mais aussi face aux soignants envers qui nous avons la lourde tâche de distribuer les masques. Et par-dessus se rajoute maintenant une nouvelle mission : gérer les signalements de violence conjugale pendant le confinement, sans formation… Et en plus de tout ça, on a presque plus de médecins, nombreux sont ceux qui se sont tournés vers la téléconsultation ».

 Romain, pharmacien :

« En fait, nous passons un temps fou à appeler les laboratoires pour trouver de l’alcool à 90 pour fabriquer du gel hydroalcoolique pour avoir comme réponse : oui mais le franco de votre commande n’est pas atteint, il vous faut passer plein de produits de la gamme. Résultat ? Nous allons recevoir les produits de la gamme et l’alcool dans 1 mois et demi…

Nous passons un temps fou pour trouver qui va livrer de nouveau du gel hydroalcoolique. Réponse du même acabit : vous n’êtes pas client donc il faut passer 24 shampoings, etc.

Les labos ne jouent vraiment pas le jeu… Et j’espère que la profession va se mobiliser contre ces pratiques franchement dommageables pour l’avenir de nos relations avec eux ».

 

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