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Billet de blog 13 novembre 2016

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Non, partisans de Trump, vous n’êtes pas idiots !

La victoire de Donald Trump aux élections américaines a déclenché une vague de consternation vis à vis du peuple américain. Ses électeurs ont été largement méprisés, accentuant toujours plus l'écart qui les sépare du reste des votants. Pourtant, insulter, c’est caricaturer et généraliser les motivations de chacun, c’est renier l’analyse et donc la compréhension.

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L’annonce de l’élection de Donald Trump a déclenché, dans chaque camp, des réactions extrêmes. Liesse chez ses partisans, stupéfaction chez ses opposants. De fait, il semble que personne n’ait vu venir la déferlante Trump. Ou plutôt, que personne n’ait voulu la voir venir, et la stupéfaction a rapidement laissé place à la colère. «Une fois de plus, le peuple américain nous démontre sa bêtise », « les américains ont montré à la terre entière qu’ils étaient décidément des abrutis » pouvait-on lire sur Facebook. Ces réflexions faisant échos aux propos d’Hillary Clinton, qui qualifiait la moitié des partisans de son opposant de «personnes pitoyables » et de « racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, islamophobes », avant de s’excuser. Numériquement, cela consiste à insulter 59 689 819 citoyens américains, si l’on ne considère que les électeurs de Trump, soit bien plus que le nombre total d’électeurs français (environs 44,6 millions). Puis il y a eu (et il y a encore) les mobilisations, les rejets, les démonstrations, les électeurs démocrates se regroupant et défilant munis de panneaux indiquant « Pas notre Président ! ».

Toutes ces réactions ne sont pas sans rappeler celles qui suivirent le premier tour des élections régionales en France en 2015, ou le Brexit en Juin 2016, certains anti-Brexit allant jusqu’à demander l’annulation du scrutin. Ce qu’il y a de commun à ces trois situations, c’est que ceux qui s’indignent d’un résultat qu’ils considèrent injuste ou dangereux, qui insultent les partisans de la position adverse, qui se désolidarisent de la nation à laquelle ils appartiennent parce que l’issue du vote n’est pas en leur faveur, sont probablement les mêmes qui auraient crié au scandale si, dans la situation inverse, leurs adversaires avaient réagis comme eux aujourd’hui. Insulter, c’est aussi se mettre en position de supériorité, c’est caricaturer et généraliser les motivations de chacun, c’est renier l’analyse et donc la compréhension. Pourtant, il est important de comprendre les rouages de ce qu’il s’est passé aux Etats-Unis, car sans que nos pays soient de parfaites répliques, les mécaniques économiques et sociales sont similaires. Essayons d’apprendre des autres. 

Tout d’abord, il s’agit de comprendre, comme l’a dénoncé Sarah Smarsh, que ceux qui ont voté pour Trump pour les pires raisons (xénophobie, racisme, sexiste etc.) ne sont pas nécessairement  à l’image du reste des votants. De fait, Trump a su rassembler sur d’autres critères, à savoir son discours anti-élite, anticapitaliste et antisystème. Pourtant cette tendance économique est loin d’être une surprise. Le sentiment que le système doit être radicalement transformé est d’ailleurs transpartisan. Pendant la primaire démocrate, Bernie Sanders avait déjoué les pronostics, rassemblant plus de 20 millions de dollars de micro dons autours de ses mesures remettant en cause le « laisser faire économique » et les grands écarts de richesse. De l’autre coté du spectre politique, il ne faut pas oublier la popularité dont avaient béneficiés, dès 2008, les tea-parties, en s’opposant aux plans de sauvetage des banques proposés par Obama. Serge Halimi avait également rappelé la reprise des deux chambres du Congrès par les Républicains en 2010 puis en 2014, annonçant un retour en force du parti. Dans un long article expliquant les raisons de la possibilité pour Trump d’effectivement accéder au pouvoir, Halimi remarque que l’exaspération d’une partie de l’Amérique avait déjà été signifiée par le fait même d’élire Trump à l’issue de la primaire républicaine. Autant d’indices qui prouvent qu’il n’y a, malheureusement, rien de nouveau.

              Ce qu’il y a de véritablement choquant, au fond, c’est que cette exaspération du système est telle, que des discours profondément anti humanistes, réservant au femmes les rôles ménagers, faisant des étrangers, des musulmans, des homosexuels les boucs émissaires de nos propres maux, passent pour moins importants que des propositions économiques. Un xénophobe anticapitaliste vaut mieux qu’une progressiste libérale. Là se trouve tout l’échec de nos sociétés. Mais puisque les indices étaient là, pointés par certains, pourquoi n’avons nous rien vu venir ? Tout d’abord parce que les campagnes présidentielles sont hautement médiatiques, et qu’elles fonctionnent donc comme un programme télévisé : à l’audimat. C’est la course au scandale, à la petite phrase qui fera réagir. Dès lors, forcément, le fond des programmes ne compte plus face aux saillies racistes et aux dérapages islamophobes. Ils sembleraient qu’on ait tous découvert, le 9 novembre, que Donald Trump avait des propositions économiques qui pouvaient être sollicitées par beaucoup. D’autre part, nous sommes également victimes d’une polarisation extrême des positions politiques. Il semble que, si on n’est pas ultra-libéral, c’est donc qu’on est protectionniste. Si on est protectionniste, c’est qu’on est xénophobe. Sauf que non, sauf qu’il existe des positions moins radicales, des demi-teintes. Ainsi, nous nous sommes enfermés dans des clichés qui nous ont aveuglés. Croyant que seuls les racistes voteraient pour Trump, nous n’avons pas vu que les oubliés du capitalisme le feraient également.

            Alors, quel enseignement tirer de ces observations ? Tout d’abord, qu’il ne faut pas négliger la parole du peuple. C’est l’impression d’être oubliés, sacrifiés, c’est le désintéressement dont ils font l’objet qui a poussé certains au vote extrême. Nous devons nous écouter.  Nous devons nous re-politiser, nous intéresser aux programmes politiques plutôt qu’aux personnalités, sans attendre que la frustration pousse soit à l’extrême soit à l’abstention. Par exemple, comprendre le fonctionnement des institutions devrait être un des objectifs principaux de l’éducation scolaire. Aux dernières élections régionales, l’abstention chez les jeunes entre 18 et 24 ans s’est élevée à 76% au premier tour, et ce notamment dû au manque d’information. Ce désintérêt a contribué à ce que la possibilité de voir le Front National au second tour les présidentielles en 2017 est devenue un acquis. Pour la première fois, il ne s’agit plus de savoir quels candidats de droite et de gauche s’affronteront au second tour, mais lequel des partis traditionnels fera face à Marine le Pen. Nous devons aiguiser notre sens critique afin de chercher de nouvelles solutions à des problèmes qui restent irrésolus, nous devons refuser la démagogie et cesser de croire que qu’il n’y a que deux options à un même problème. Nous devons prendre ces événements comme des avertissements, comme des appels au changement et non pas rester passifs face à ce que la droite extrême considère comme une marche irréfutable vers sa propre victoire. 

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