Iryna Slavinska
Journaliste et productrice pour Radio Culture, radio publique ukrainienne.
Abonné·e de Mediapart

3 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 mai 2022

Stéfania armée

Même si vous n’avez pas l'habitude de suivre le train-train de l’Eurovision, vous avez sans doute entendu la chanson « Stéfania » de Kalush Orchestra. Cette berceuse rap a non seulement gagné le concours mais elle est devenue aussi un des hymnes anti-guerre.

Iryna Slavinska
Journaliste et productrice pour Radio Culture, radio publique ukrainienne.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Même si vous n’avez pas l'habitude de suivre le train-train de l’Eurovision, vous avez sans doute entendu la chanson "Stéfania" de Kalush Orchestra. Cette berceuse rap a non seulement gagné le concours mais elle est devenue aussi un des hymnes anti-guerre.

C’est une chanson d’amour… à la mère. Stéfania est le prénom de maman d’Oleg Psiuk, le soliste de Kalush Orchestra. Mais bien sûr cette chanson ne parle pas que d’une seule femme. Dans ces temps de l’offensive russe contre l’Ukraine, "Stéfania" ouvre un contexte beaucoup plus large. Celui de la maison, du retour chez soi après avoir vécu une expérience difficile, de l’importance de la voix et de la force des femmes.

L’image de la mère est très importante dans la culture ukrainienne. Les chansons, les poèmes, la prose classique parlent souvent d’elle comme des héroïnes. La culture contemporaine change le ton mais garde l’attachement à cette figure. Par exemple, après la victoire de "Stéfania", Media Center Ukraine a inauguré l’initiative #MomsOfUkraine. On y propose de remercier les mères : un peu comme la fête des mères mais avec un hashtag dans les réseaux sociaux et hors calendrier, sans oublier la réalité de la guerre.

Il peut paraître qu’il y a un contexte un peu patriarcal, celui de la perception de la femme surtout comme mère et de tout ce qui va avec. Mais moi, comme féministe, j’y vois quelque chose de plus compliqué.

Dans la situation extrême de la guerre, c’est le grand narratif et l’histoire de la mère si courageuse qui est mis en relief. Les mères ukrainiennes sauvent leurs enfants des atrocités de la guerre. Cependant, elles n’agissent pas et ne sont non plus perçues comme des victimes sans issue. Elles sont plutôt la force active qui sauve l’Ukraine et ses futures générations.

On peut y voir non seulement le contexte familial de la femme qui vit l’expérience de la guerre avec ses proches – celle qui attend l’arrivée de ses filles, ses fils ou son mari revenus de la guerre. On peut y voir aussi la condition d’une femme qui souffre ou qui témoigne de la violence des soldats russes. La femme ukrainienne aujourd’hui est surtout très présente comme une partie active de la défense de l’Ukraine. Elle possède une place importante et visible dans l’armée, la vie politique, le mouvement des volontaires, dans les médias etc.

C’est pourquoi je suis reconnaissante à Kalush Orchestra non seulement pour leur chanson et leur victoire mais surtout pour le vidéo qu’ils ont présenté juste après l’Eurovision. Le clip articule la situation dans les villes de Boutcha, Gostomel, Irpin, Borodianka endommagées et détruites par les missiles et les bombes russes. Il parle non également de la sécurité des enfants, de la voie qui les mène à la maison. Il parle surtout d’une femme audacieuse, militaire et civile.

Dans la culture ukrainienne, on retrouve le parallèle entre l’image de l’Ukraine et l’image de la mère. C’est quelque chose de très classique et même un stéréotype. Mais quel paradoxe ! Ce vidéo représente l’image d’une femme, d’une mère armée. Elle sauve, défend et riposte à une agression russe. A mon avis, « Stéfania » comme représentation de la mère et de l’Ukraine est si contemporaine et si vraie, une des plus adéquates pour comprendre cette réalité de la guerre. Elles n’ont pas peur, nous n'avons pas peur.

Kalush Orchestra - Stefania (Official Video Eurovision 2022) © Kalush Orchestra

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal — International
Plusieurs morts lors d’une fusillade à Copenhague
Un grand centre commercial de la capitale danoise a été la cible d’une attaque au fusil, faisant des morts et des blessés, selon la police. Un jeune homme de 22 ans a été arrêté. Ses motivations ne sont pas encore connues.
par Agence France-Presse et La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Cochon qui s’en dédit
Dans le cochon, tout est bon, même son intelligence, dixit des chercheurs qui ont fait jouer le suidé du joystick. Ses conditions violentes et concentrationnaires d’élevage sont d’autant plus intolérables et son bannissement de la loi sur le bien-être animal d’autant plus incompréhensible.
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
Face aux risques, une histoire qui n'en finit pas ?
[Rediffusion] Les aliments se classent de plus en plus en termes binaires, les bons étant forcément bio, les autres appelés à montrer leur vraie composition. Ainsi est-on parvenu en quelques décennies à être les procureurs d’une nourriture industrielle qui prend sa racine dans la crise climatique actuelle.
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Faux aliments : en finir avec la fraude alimentaire
Nous mangeons toutes et tous du faux pour de vrai. En France, la fraude alimentaire est un tabou. Il y a de faux aliments comme il y a de fausses clopes. Ces faux aliments, issus de petits trafics ou de la grande criminalité organisée, pénètrent nos commerces, nos placards, nos estomacs dans l’opacité la plus totale.
par foodwatch