"Liberté humiliée"

Nous connaissons tous la maxime « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », et c’est le fondement de la vision du monde occidentale aujourd’hui, de nos systèmes de droits, de nos démocratie, de nos codes de lois. Pourtant, je me permets de dire que cela est une erreur...

Cela fait quelques semaines que je souhaite mettre par écrit ma réflexion actuelle sur la liberté, l’asservissement et la façon dont nous vivons tout cela en ce moment. Les crises politiques, économiques et sanitaires que nous traversons sont l’occasion de balayer bien des illusions sur le système d’organisation du pouvoir dans lequel nous évoluons, ainsi que de se remettre en question de façon très personnelle sur les fondements de nos vies.

De plus, je viens de sortir le premier volet d'un album en deux parties. Les thèmes que je traite dans les 5 premiers titres concernent directement la réflexion menée ici, et je souhaitais apporter un éclairage supplémentaire sur le contenu de mes textes. (http://isaacbonnaz.fr/)


Il y a quelque jours, je suis tombé par hasard sur (ou plutôt les algorithmes d’un réseau social m’ont présenté) le post d’un homme politique français. Il évoquait l’opposition actuelle entre les « pros » et les « antis » pass sanitaire. Et à l’aide de quelques phrases cinglantes, quelques slogans, il a stérilisé le débat, imposant ses vues sur le sujet, en prenant notamment en otage, les notions de droits et de libertés. 

Je sais que les réseaux sociaux, et le format extrêmement court des posts, ne permettent pas de développer une pensée complexe, mais ces quelques lignes m’ont éclairé sur le « malentendu » (comme l’auteur du post le dit lui-même) qu’il y a dans nos visions du monde, sur la liberté et la responsabilité. 

Lui et moi convenons qu’il y a bel et bien un immense malentendu, mais nous ne sommes absolument pas d’accord sur la façon de rétablir la bonne façon « d’entendre » la liberté. C’est un bon point de départ pour mon texte.


Nous connaissons tous la maxime « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », et c’est le fondement de la vision du monde occidentale aujourd’hui, de nos systèmes de droits, de nos démocratie, de nos codes de lois. Pourtant, je me permets de dire que cela est une erreur. 

Cette vision de la liberté est exclusive, elle pose comme vérité que la liberté d’un individu est forcément en opposition avec celle de son prochain, et au delà, de sa communauté, de l’ensemble. Elle place l’humain dans une situation où sa liberté nie obligatoirement à un moment donné, celle de l’autre. C’est considérer la liberté comme une possession, un capital fini, qui ne peut être partagé. Si j’en ai plus, c’est que l’autre en a moins, et inversement. C’est une vison capitaliste, au sens littéral du terme.

Dans cette dynamique, vivre ensemble ne serait qu’une concession que chacun fait sur sa propre liberté, pour tolérer celle des autres. La tolérance, autre mot « phare » de nos sociétés fondées sur cette notion viciée de liberté. La tolérance, compromission tiède et à l’origine de tellement de ressentiment, qui nous fait considérer l’autre, le différent, le prochain, comme un être à admettre, à endurer. Là réside le colossal malentendu de nos sociétés. 

En réalité, la revendication de nos droits et son corollaire, la tolérance de ceux des autres, révèlent une mentalité d’esclave.


Donc renversons la perspective. 

Considérons que la liberté individuelle de chacun dépend de celle des autres. C’est à dire que je ne suis véritablement libre, que si mon prochain, et par capillarité, l’ensemble de l’humanité, est libre. La liberté, comme la connaissance, comme l’amour, comme la foi et bien d’autres fondements de notre humanité, sont des domaines qui ne rentrent pas dans les cases de la possession, ce sont des « océans » dans lesquels nous pénétrons, et qui s’accroissent au fur et à mesure que chacun y vit, et y apporte sa propre existence.

Tant que nous considérons que l’augmentation de liberté est liée à l’augmentation de pouvoir, nous sommes condamnés à vivre esclaves. Tous. Les dominés bien sûr, mais aussi les dominants. Je ne peux pas être libre si ceux avec qui je suis en relation ne le sont pas. 

Nous pensons que la liberté est une question de puissance, de pouvoir, une position à acquérir. Que pour gagner en liberté, il faut grimper dans la hiérarchie sociale, se hisser au dessus des autres pour les dominer. C’est une erreur de penser cela, et une impasse d’essayer de le vivre. Dans un système hiérarchique, il y a toujours quelqu’un au dessus de nous, qui nous impose sa domination. Les caractères et les personnalités différentes rendent ce système plus ou moins vivable, mais l’institution elle-même reproduit un rapport de domination à tous les niveaux. Et ceux qui sont au sommet de la pyramide (ou bien qui ont l’illusion d’y être), portent le poids de leur domination, et le ressentiment de tous les autres.


Redescendons d’un cran. Même s’il est tout à fait honorable et noble de le respecter, le principe de ne pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas qu’il nous soit fait est de l’ordre de la loi morale, du fonctionnement social, pas de la liberté. C’est ce glissement (de la morale à la liberté) partant pourtant de bonnes intentions, qui nous coûte aujourd’hui si cher. 

Ma liberté ne nie absolument pas celle des autres. Sinon ce n’est pas de la liberté, c’est de la puissance, du pouvoir, de la domination. 

Refuser de vivre la liberté comme je viens de le décrire, c’est à dire comme étant un accroissement pour l’un à chaque accroissement pour l’autre, c’est se condamner à rester dans un système de domination. 

Et toute notre sémantique, toute notre législation sur les droits, y participe.


Ceci m’amène à franchir une étape supplémentaire. 

Se battre pour conserver ou acquérir des droits, revient à reconnaitre implicitement la domination d’un autre (humain ou système). Certains demandent des droits pendant que d’autres (ou un système et ses représentant) les accordent.

Revendiquer des droits, c’est demander à choisir la couleur ou la longueur de ses chaînes. La liberté nous laisse sans chaîne, et nous oblige à définir notre lieu, nos actions, notre chemin, avec les autres. Elle nous oblige aussi à fixer des limites, un cadre, un ordre. Mais dès que la hiérarchie ou la domination apparait, la liberté est humiliée.

La liberté telle que je l’ai décrite, est indissociable de la responsabilité. Plus je pose des actes libres, plus j’endosse de responsabilité. Les droits vont à l’encontre de cela. Les mineurs ont des droits, les esclaves ont des droits. Les hommes libres n’ont que des responsabilités et des devoirs, envers eux-même, envers les autres, et envers leur environnement. 


Je ne suis pas idéaliste, une liberté totale ne nous est certes pas possible. Mais une progression, et surtout une éducation à la responsabilisation et à la liberté est essentielle. Hors, nous prenons le chemin exactement inverse. 

Nous assistons à une dérésponsabilisation, une infantilisation, une « minorisation » à tous les niveaux, et la totalitarisation numérique de nos existences, accompagnée de son absence de nuances, y participe grandement. Avec la disparition de la responsabilité, suit toujours la culpabilisation, l’apparition de ressentiment, de peur, de haine, et s’ancre la servitude.

Ce conformisme pervers est distillé évidemment dans les discours politiques, économiques et médiatiques, mais avant tout, il s’enracine dès l’école. Avec cette prétention qu’a l’Etat à « éduquer », de fait, l’école est un mécanisme de reproduction du schéma de domination. Et les récentes lois à l’encontre de la liberté d’instruction ne font qu’accentuer cette mainmise de l’Etat sur l’instruction. Je précise que je parle bien du système scolaire, évidemment, au sein de ce système de reproduction de domination, certains instituteurs, certains professeurs, font « jouer » les rouages pour y introduire un espace de liberté, de créativité et d’invention. Mais c’est toujours “contre” ou “malgré” l’institution.


Nous devons nous éduquer, nous exhorter à la liberté, à la responsabilité, nous nous devons de les incarner, de les vivre, sans revendication, simplement. A l’échelle individuelle bien sûr, mais également à l’échelle politique, collective. 

Et par exemple, la démocratie représentative (c’est à dire le système actuel fondé sur l’élection de représentants, et non le vote des lois et des décisions directement par les citoyens) nous maintient dans une impossibilité à la liberté. 

Les représentants étant élus, ils se considèrent légitimes, et n’estiment avoir de comptes à rendre à personne, surtout pas à ceux qui les ont élus. Il n’y a donc aucun contre pouvoir réel. Les élections n’étant qu’un jeu de chaises musicales.

L’instruction institutionnelle et le système démocratique tel qu’ils sont appliqués aujourd’hui nous maintiennent obligatoirement dans la servilité. Nous ne pouvons pas être responsables, puisque nous élisons des représentants pour l’être (théoriquement), donc nous ne pouvons être libres. Nous pouvons considérer que la démocratie représentative est le système qui garantit le maximum de droits, que c’est le meilleur, ou le moins pire, mais nous ne pouvons pas parler de liberté.

Quand nous en serons à discuter d’une charte des responsabilités et des devoirs humains (au lieu d’une charte des droits de l’Homme), nous pourrons alors seulement, envisager un ordre social qui ne sera pas fondé sur la domination, mais qui permettra le jeu réel des libertés.


Par ailleurs, je suis également sidéré que l’enfermement et la mort sociale soit la seule solution envisagée (et l’épée de Damocles brandie) par nos dirigeants et nos représentants, dans la crise actuelle. Pour être exact, je ne suis pas étonné du choix de nos gouvernants, ceux-ci tentent de dominer, c’est leur rôle. En revanche, ce qui me sidère, c’est que nous l’acceptons.

Cela devrait nous poser question. 

Toutes les mesures prises vont dans le sens d’une restriction drastique des libertés. Bien sûr, on conserve un maximum de droits, et tout le monde se bat et négocie (y compris avec ses principes) pour les conserver, mais c’est bien la liberté qui est humiliée. On oppose les droits entre eux (le droit à la santé et le droit au déplacement par exemple), et ce faisant, nous nous condamnons à ne jamais aller au delà d’une hiérarchie des droits. Ce qu’il faut établir bien sûr (définir ce qui prévaut), mais d’une part aujourd’hui, nous citoyens, sommes exclus de tout débat sur ce sujet, et d’autre part, il y a des notions qui priment sur les droits (comme la liberté), et nous n’avons même pas la possibilité d’en parler.

La violence (violence policière bien sûr, mais j’inclus aussi la violence des mesures, des protocoles, des procédés rhétoriques etc.) et la perversité affichée utilisées par le pouvoir démontrent en réalité son impuissance. Une autorité légitime, qui requiert l’obéissance libre et choisie, n’a pas besoin de violence pour se faire respecter et agir. Moins un pouvoir est légitime, plus il doit user de coercition pour s’imposer. 

Cette année particulièrement, nous assistons à une régression de plusieurs siècles de notre vision du monde. Nous retrouvons le caractère maudit de la maladie et du malade, qui doit être non pas soigné et soutenu, mais au contraire isolé, écarté du groupe. L’acceptation de l’extension de ce dispositif aux potentiels malades, et non même plus aux malades déclarés, révèle une profondeur encore plus grande de cette régression. Il dévoile les soubassements éthiques extrêmement faibles de notre société ultra technicisée, et la réalité archaïque de nos mentalités.


J’observe aussi que souvent, ceux qui se disent les plus « progressistes » et qui prônent le consentement concernant le rapport aux corps, notamment sexuel, sont les mêmes qui prônent de passer outre le consentement de ceux qui refusent qu’on introduise un produit dans ce même corps. La parole aussi est humiliée. Et ce n’est pas une surprise, liberté et parole cheminent très souvent ensemble, leur sort est lié, dans les bons comme dans les mauvais jours.


Je voudrais également porter l’attention sur la nouvelle sacralisation de la science que nous observons depuis quelques mois (voire quelques années, voire même quelques dizaines d’années, cycliquement). Dans tous les débats, que ce soit à l’assemblée nationale, à la télévision, ou dans les salons et les bars, la science est invoquée. Et ses prêtres (experts adoubés ou auto proclamés) sont les nouvelles stars, jouent les prophètes et les médiateurs vers la vie éternelle, prêchant la bonne parole et les bons rites à appliquer pour notre salut. 

Evidemment il en va de la science comme de n’importe quel contenu sacré un minimum conséquent, chacun peut lui faire dire ce qu’il veut. Nous nous retrouvons donc avec des théories toutes aussi scientifiques les unes que les autres, qui se contredisent complètement, et qui excluent les mécréants, les non-croyants, du salut. 

Nous assistons à ces guerres ineptes de clochers, nous en avons conscience, et pourtant, comme la religion jadis, la science aujourd’hui (et aussi dans un passé relativement proche pourtant) est utilisée pour édicter des lois. 

Nous nous trouvons à nouveau dans cette situation où le savoir humain augmentant de façon exponentielle, nous n’avons aucun moyen de l’interpréter, de lui donner du sens. Notre illusion de toute-puissance nous dépasse, nous aveugle et nous déshumanise, progressivement.

Comment pouvons-nous refuser de voir ce danger? 

La nouveauté aujourd’hui est l’omniprésence du traitement numérique des données, et la prétendue objectivité qu’elle apporte. On ne négocie pas avec les chiffres, les ordinateurs, les modélisations de nos intelligences artificielles, les algorithmes, et avec les conclusions qu’ils nous livrent. Il y a ici quelque chose d’absolu, et de nouvellement absolu. Après Nietzsche, nous pouvons dire que les humains ont recréé quelques dieux. Pourtant, ces mêmes humains ne réalisent pas que chaque dieu qu’ils créent les exclut un peu plus de l’humanité. 


La politique appartient par essence au relatif, il s’agit de compromis, de collectif, de parole, de confiance, d’équilibre entre bien commun et bien individuel. Evacuer la parole humaine, introduire dans le jeu politique un absolu, et en faire le prisme principal de la perspective adoptée pour les prises de décisions est très dangereux. Cela revient à « absolutiser » les rapports de domination. Et à chaque fois que cela a été tenté, la liberté et la parole, fondements de la vie humaine, ont été humiliées et offensées.

Les temps que nous vivons, comme chaque crise, sont une occasion d’avancer, d’abattre des illusions et d’assainir les terres dans lesquelles nous ensemençons. 

Laissez moi vous poser une question pour conclure : est-ce qu’un peuple de femmes et d’hommes libres est gouvernable?

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