Nice - Après le deuil, la réflexion

L’auteur du carnage sur la promenade des Anglais à Nice, ce 14 juillet, aura fait 84 morts dont dix enfants, et plus de 200 blessés. Au-delà du deuil et de la colère, penser l’anti-terrorisme autrement qu’en termes de tout sécuritaire et de guerre s’avère urgent.

A nouveau, le deuil et la colère. L’auteur du carnage sur la promenade des Anglais à Nice, ce 14 juillet, aura fait 84 morts dont dix enfants, et plus de 200 blessés, dont certains très graves, entre la vie et la mort. A l’heure où nous écrivons, une quinzaine de corps ne sont toujours pas identifiés. Des familles entières sont fauchées. Des centaines d’enfants resteront atteints par ces images de camion fonçant sur eux et projetant des corps sans vie, un soir qui devait être festif. 

Sécurité ?

Déjà, pourtant, enflent les polémiques à moins d’un an de la présidentielle. D’abord sur l’efficacité des mesures nationales de sécurité. Plusieurs dirigeants de droite, qui jouent la surenchère et concurrencent l’extrême-droite sur son terrain, en revendiquent davantage. Alors même que l’état d’urgence mis en place depuis les attentats de novembre 2015 n’aura pas empêché ce carnage. Et aura servi de prétexte aux tentatives d’interdiction des manifestations contre la loi « travail ». Le président de la République, qui avait annoncé sa suspension dans son allocution du 14 juillet, souhaite aujourd’hui le prolonger. Quant à l’extrême droite, fidèle à elle-même, elle cible d’abord l’immigration, et les citoyens français qui en sont issus ou auraient la double nationalité.

Alors que notre société vit une crise économique et sociale terrible, les valeurs de solidarité, de paix et de fraternité doivent être réaffirmées plus que jamais. Face à ces actes criminels, toute tentative d’opposition entre salariés ou citoyens doit être condamnée », alerte ainsi la confédération CGT.

L’influence de l’OEI

Au lendemain du massacre, l’Organisation de l’Etat islamique (OEI, « Da’ech » selon son acronyme an arabe) a revendiqué l’appartenance du tueur à ses « soldats ». De fait, le mode opératoire du criminel est directement inspiré des consignes, aux tueurs isolés potentiels, de l’organisation terroriste.

 

Manuel Valls s’était pour sa part immédiatement piqué, après le carnage, de le considérer comme lié directement ou indirectement au « terrorisme islamiste ». Rien pourtant, au quatrième jour de l’enquête, n’indique que le tueur était lié à cette organisation, même si certains évoquent une « radicalisation » « express » d’un homme prisant l’alcool et négligeant, par exemple, le Ramadan… En fait, il aurait plutôt été atteint d’une pathologie relevant de la psychiatrie, en proie, semble-t-il, à la dépression, capable de grande violence, et d’un passage à l’acte ressemblant à celui du copilote (Andreas Lubitz) de l'Airbus A320 de la Germanwings, qui avait provoqué le crash de l’avion dans les Alpes-de-Haute-Provence, avec 150 passagers à bord, en avril 2015.

 

Penser en termes politiques

 

Pour autant, la méthode du passage à l’acte du tueur de Nice s’inspire réellement des instructions meurtrières de l’OEI. Ce qui indique la fascination qu’exerce l’organisation terroriste sur des individus très divers, et l’influence inquiétante de sa propagande. Et oblige à penser la problématique en termes politiques, à questionner les raisons de cette audience. Sauf à se condamner, selon les mots de Marc Cher Leparrain sur le site d’Orient XXI, à une « guerre sans fin contre le terrorisme ». http://orientxxi.info/magazine/la-guerre-sans-fin-contre-le-terrorisme,0693

 

Guerres et échos de guerre

 

 

 

Car l’on sait de quelle déstabilisation guerrière du Moyen-Orient et plus généralement du monde arabe, chère en vies humaines, est née l’OEI. On sait que la guerre en ajoute à la guerreavec ses tragédies pour les peuples et ses ondes de choc incalculables http://www.nvo.fr/0-0-4004-contre-la-terreur-la-solidarite et produit, au prétexte d’éradication de l’organisation terroriste, des ravages monstrueux qui nourrissent comme en miroir la propagande de celle-ci.

 

Et l’équation est aujourd’hui bien connue de ceux qui pourtant veulent l’ignorer : parmi une petite marge de ceux ou celles qui subissent ici, de ce côté de la Méditerranée, la stigmatisation liée à une origine, un nom, une confession, et la relégation économique ou politique, l’écho de ces guerres et des ces fractures nord-sud post-coloniales peut se transformer en désir de vengeance aveugle au détriment de mobilisations politiques efficaces et solidaires.

 

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Moyen-Orient : la grande déstabilisation des néo-conservateurs américains

C’est en janvier 1991 qu’une première coalition conduite par les Etats-Unis entre en guerre contre l’Irak, qui vient d’envahir le Koweït voisin en août 1990. Parmi les peuples, non seulement arabes, mais aussi européens notamment, la politique du « deux poids, deux mesures » que caractérise cette guerre pour le pétrole plus que pour le Droit du Koweït et alors que le droit est oublié depuis des décennies en Palestine occupée, ne peut se justifier.

Après des années d’embargo meurtrier contre le peuple irakien, et après l’attentat de 2001 contre les tours jumelles de New York, les néoconservateurs américains imposent en 2003 une nouvelle guerre contre l’Irak, prétendant, en dépit des faits, que le régime -de fait dictatorial et criminel- y développerait des armes de destruction massive. Un mensonge reconnu bien plus tard. Mais pour les néoconservateurs au pouvoir à Washington, il s’agit de façonner un nouveau « Grand Moyen-Orient » à la mesure de leurs ambitions stratégiques et économiques. Pour la France de 2003, comme pour des centaines de milliers de citoyens dans le monde, la démocratie ne s’impose pas par les chars et l’Onu ne peut être contournée par l’armée du plus fort. Une sagesse depuis désapprise.

Confessionnalisation

Si le régime de Saddam Hussein tombe au prix de centaines de milliers de victimes bombardées et d’une économie ravagée, c’est surtout le dépérissement de l’Etat, la division de sa société sur des bases confessionnelles et la mise à l’écart de toute une partie de la population, en l’occurrence les sunnites, qui vont nourrir les désirs de vengeance et permettre aux organisations jihadistes comme l’OEI d’étendre leur influence et leur territoire.

Dictatures arabes : faux rempart anti-terroriste, vrais ennemis des peuples

Face aux soulèvements des peuples du monde arabe les uns après les autres en 2011 pour la fin des dictatures, la démocratie, la liberté, la justice, en particulier sociale… les régimes en place usent d’une répression massive. Seul le peuple tunisien a réussi à imposer un processus démocratique qui a valu à un quartet d’organisations (dont l’UGTT) le prix Nobel de la paix.

En Syrie, le régime de Bachar al-Assad déploie une répression meurtrière à très grande échelle : des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés dans les pays voisins, beaucoup d’autres périssant en Méditerranée avant d’avoir atteint l’Europe qui ne cesse d’ériger des barrières concrètes, administratives, et symboliques.

Le but du régime syrien : tuer dans l’œuf les forces démocratiques, diviser le peuple sur des bases confessionnelles, militariser la résistance, internationaliser ce qui devient rapidement un « conflit », en se présentant à son tour comme « rempart contre le terrorisme ».

Les populations (et les organisations démocratiques, marginalisées par la guerre), sont alors prises en otages dans cette tenaille, entre les bombardements du régime et les crimes de l’OEI.

« Dégâts collatéraux » et pièges tendus

La campagne militaire de la coalition contre les jihadistes s’avère totalement inefficace. Et ses « dégâts collatéraux », eux aussi meurtriers et ravageurs, ne peuvent que nourrir frustrations et haines. Face à cela, l’OEI, présentée comme le seul ennemi, se renforce symboliquement et dans sa guerre de propagande. L’entreprise militaire, cherchée par l’OEI, s’avère contre-productive.

La France, elle, aux antipodes de son analyse de 2003, s’y est laissée piéger, participant, après ses interventions en Libye et au Mali, à la coalition en Irak et menant des frappes sur la Syrie que François Hollande entend intensifier.

Ouvrir des perspectives

Il s’avère donc au contraire urgent d’ouvrir de réelles perspectives non seulement de paix, mais de soutien aux exigences de démocratie des peuples, au sud comme au nord de la Méditerranée, au lieu de soutenir les dictatures assassines contre les terrorismes assassins. Urgent de sortir le peuple palestinien de l’occupation. Urgent de promouvoir le droit et de sanctionner ses violations. Une perspective autrement plus juste et efficace qu’une guerre sans fin, et plus mobilisatrice qu’un tout ultra-sécuritaire inopérant sauf à nourrir les peurs, sinon les haines et les divisions mortifères dans nos sociétés.

I.A.

 

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