Isabelle Boni-Claverie
Réalisatrice, scénariste, écrivaine
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 avr. 2019

Isabelle Boni-Claverie
Réalisatrice, scénariste, écrivaine
Abonné·e de Mediapart

La coupe afro de Sibeth Ndiaye: le long combat contre les normes dominantes

Parce que Sibeth Ndiaye a porté une robe à fleurs et ses cheveux afro le jour de sa prise de fonction comme porte-parole du gouvernement, elle a essuyé un torrent de commentaires misogynes et racistes sur les réseaux sociaux. Par sa tenue et sa coiffure, elle déprécierait les fonctions officielles qui sont désormais les siennes. Femme, qui plus est femme noire, elle ne serait pas digne de la République.

Isabelle Boni-Claverie
Réalisatrice, scénariste, écrivaine
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Parce que Sibeth Ndiaye a porté une robe à fleurs et ses cheveux afro le jour de sa prise de fonction comme porte-parole du gouvernement, elle a essuyé un torrent de commentaires misogynes et racistes sur les réseaux sociaux. Le reproche qui lui a été le plus communément fait est, que par sa tenue et sa coiffure, elle dépréciait les fonctions officielles qui sont désormais les siennes. Ce qui revient à dire qu’en osant être simplement ce qu’elle est, une femme, qui plus est une femme noire, elle n’était pas digne de la République.

Sibeth Ndiaye

Sibeth Ndiaye n’est pourtant pas la première femme ministre noire à porter ses cheveux tels que la nature les lui a donnés. Mais Christiane Taubira disciplinait son afro en de fines nattes terminées par un strict chignon. Le racisme particulièrement odieux dont elle a été la cible a pris appui ailleurs. Quant à Georges Pau-Langevin, deux fois ministre sous Hollande, elle portait l’afro très court, ce qui, pour un œil non averti, en rendait  le caractère crépu moins perceptible. Sibeth Ndiaye, elle, a choisi de laisser libre cours à la luxuriance de sa chevelure non homologuée d’origine européenne. Et, qu’elle le veuille ou non, cela a un sens qui va bien au delà d’une simple question capillaire.

Au même titre que la peau noire, le cheveu crépu est devenu avec la mise en esclavage des Africains un stigmate racial. Sans doute parce qu’avec la couleur, c’est ce qui fait le plus fortement différence avec le Blanc. A contrario, obtenir des cheveux lisses est depuis plusieurs siècles, et pour des millions de personnes noires, un objectif en soi. Ce n’est pas un hasard si les premières fortunes afro-américaines se sont bâties au début du vingtième siècle sur la commercialisation de produits et techniques de défrisage. Pas un hasard non plus si partout dans le monde les femmes noires, et parfois les hommes, n’ont de cesse de masquer la nature réelle de leurs cheveux.

Il ne s’agit pas seulement de l’incorporation d’une norme esthétique dominante, mais aussi d’une réalité sociale. Aujourd’hui encore, il est plus facile lorsqu’on est noir et qu’on vit dans un pays occidental de trouver du travail, d’être accepté socialement, si on a le cheveu lisse. Souvent ce n’est même pas une question de choix, mais d’obligation. Nombre d’environnements professionnels exigent une coiffure « classique » qui exclut de fait les cheveux crépus ou trop ostensiblement frisés. Les vraies questions seraient plutôt : pourquoi une norme érigée à partir des spécificités physiques d’un groupe ethnique particulier devrait avoir valeur d’universel ? Pourquoi faudrait-il faire blanc pour affirmer une certaine réussite sociale ?

C’est cela sans doute qui agace autant chez Sibeth Ndiaye. Elle ne s’excuse pas d’être noire dans un milieu politique majoritairement blanc. Elle ne fait même pas l’effort d’offrir aux Français «bon teint » des gages visibles d’assimilation. Elle déboule là où on ne l’attendait pas, telle qu’en elle-même, avec son « premier pays », le Sénégal, auquel elle se réfère explicitement, sa naturalisation toute récente, son afro, ses tenues colorées et son franc-parler. Mais elle le dit elle-même, ses parents sénégalais lui ont appris que « là où tu es, tu es à ta place. » Et sa place elle la prend.

Croyant la défendre, certains, y compris au sein du gouvernement, ont joué la carte de la méritocratie, réitérant sans s’en rendre compte le même type d’infériorisation sociale que ceux qui l’attaquaient. «Parier avec Sibeth sur une nana de moins de 40 ans, noire, pas née en France, c’est couillu et ça veut dire quelque chose en termes d’égalité des chances.», nous apprend ainsi un conseiller ministériel cité par Libération. Si ce n’est que Sibeth Ndiaye vient d’une grande famille, rompue à l’exercice du pouvoir, avec un père qui a été député et une mère, haute magistrate, qui a présidé le Conseil Constitutionnel du Sénégal. C’est une immigrée, peut-être, mais fille de cette bourgeoisie africaine qui a les moyens d’envoyer ses enfants étudier en Europe ou en Amérique. Sa réussite n’est pas celle d’un système, mais d’une personne. 

En cela, l’afro de Sibeth Ndiaye n’a rien de révolutionnaire. Il n’est pas à ranger du coté de celui d’Angela Davis et des militants des droits civiques noirs américains des années 60, quand le simple port d’une telle coiffure vous désignait comme dangereux gauchiste auprès de la police. Il est juste le signe d’une nouvelle génération, à l’aise dans ses origines multiples, muticulturelle, afropéenne comme dirait l’écrivaine Léonora Miano.

De la même façon, cette nomination, si elle montre l’absence de préjugés du Président qui l’a choisi, ne fait pas système. Sous la présidence de Macron les lois en matière d’immigration se sont encore durcies. Et s’il n’y a jamais eu autant de députés non blancs sous la 5è République (post indépendances africaines) qu’avec LREM, la « diversité » ou plutôt l’inclusion des minorités ethniques n’a jamais autant été un non sujet politique.

Il n’en reste pas moins que Sibeth Ndiaye, son afro et sa robe à fleurs, constituent un signal réjouissant pour de nombreuses femmes noires, et pour tous ceux qui refusent de voir la République confisquée par des idéologies rances.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi
Journal — Santé
Crack à Paris : Darmanin fanfaronne bien mais ne résout rien
Dernier épisode de la gestion calamiteuse de l’usage de drogues à Paris : le square Forceval, immense « scène ouverte » de crack créée en 2021 par l’État, lieu indigne et violent, a été évacué. Des centaines d’usagers de drogue errent de nouveau dans les rues parisiennes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Justice
Un refus de visa humanitaire pour Hussam Hammoud serait « une petite victoire qu’on offre à Daech »
Devant le tribunal administratif de Nantes, la défense du journaliste syrien et collaborateur de Mediapart a relevé les erreurs et approximations dans la position du ministère de l’intérieur justifiant le rejet du visa humanitaire. Et réclamé un nouvel examen de sa demande.
par François Bougon
Journal — Euro
La Réserve fédérale des États-Unis envoie l’euro par le fond
Face à l’explosion de l’inflation et à la chute de l’euro, la Banque centrale européenne a décidé d’adopter la même politique restrictive que l’institution monétaire américaine. Est-ce la bonne réponse, alors que la crise s’abat sur l’Europe et que la récession menace ?
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom
Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».
par Chris Cyrille-Isaac
Billet de blog
Un chien à ma table. Roman de Claudie Hunzinger (Grasset)
Une Ode à la Vie où, en une suprême synesthésie, les notes de musique sont des couleurs, où la musique a un goût d’églantine, plus le goût du conditionnel passé de féerie à fond, où le vent a une tonalité lyrique. Et très vite le rythme des ramures va faire place au balancement des phrases, leurs ramifications à la syntaxe... « On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux ».
par Colette Lallement-Duchoze
Billet d’édition
Klaus Barbie - la route du rat
En parallèle d'une exposition aux Archives départementales du Rhône, les éditions Urban publient un album exceptionnel retraçant l'itinéraire de Klaus Barbie de sa jeunesse hitlérienne à son procès à Lyon. Porté par les dessins du dessinateur de presse qui a couvert le procès historique en 1987, le document est une remarquable plongée dans la froide réalité d'une vie de meurtres et d'impunité.
par Sofiene Boumaza
Billet de blog
Nazisme – De capitaine des Bleus à lieutenant SS
Le foot mène à tout, y compris au pire. La vie et la mort d’Alexandre Villaplane l’illustrent de la façon la plus radicale. Dans son livre qui vient de sortir « Le Brassard » Luc Briand retrace le parcours de cet ancien footballeur international français devenu Allemand, officier de la Waffen SS et auteur de plusieurs massacres notamment en Dordogne.
par Cuenod