Parlons sexualité avec nos enfants !

Article co-signé avec Jérôme Soubeyrand, acteur, auteur et réalisateur du film CECI EST MON CORPS, en 7ème mois d’exploitation en salles depuis sa sortie le 10 décembre 2014.
 

Parlons sexualité avec nos enfants !

Des élèves de 6ème d’un très chic collège parisien ont été sanctionnés récemment en conseil de discipline pour « attouchements et harcèlement sexuel » : certains avaient notamment contraint leurs petites camarades à regarder des films porno sur leurs téléphones portables.

Et certains d’accuser Internet et de prôner l’interdiction des téléphones dans l’enceinte des établissements scolaires. Mais croient-ils vraiment que l’on puisse ainsi limiter l’accès à l’information de nos enfants ?

Avec les moyens à leur disposition aujourd’hui et leur maîtrise technique vite supérieure à la nôtre, il est évident qu’aucune politique répressive ne pourra être efficace à long terme pour contrer leur curiosité naturelle : si on leur ferme la porte, ils passeront par la fenêtre !

En effet, posons-nous la question : que cherche un petit garçon qui soulève la jupe d’une fille ? De toute évidence, à comprendre, savoir qui se cache en-dessous.
De même, un jeune garçon qui oblige une fille à regarder un film porno, mu par des émotions et des pulsions qu’il ne comprend pas lui-même, veut savoir si elle aussi, trouve ça excitant.


Arrêtons l’hypocrisie

Le harcèlement sexuel des filles par les garçons n’a pas attendu Internet pour exister : avez-vous oublié vos dix ans ?
C’est bien au contraire un phénomène ancestral, encore peu reconnu et analysé malheureusement, sans doute parce qu’il met les adultes eux-mêmes mal à l’aise.

L’UNESCO a publié en mars 2015 une étude sur « La Violence liée au genre en milieu scolaire »(VLGMS)[1] : « Tandis que la sensibilisation et la reconnaissance de la VLGMS ont progressé ces dernières années, nous ignorons encore l’étendue du problème et de ses impacts. Il y a un manque de données internationales fiables sur les différentes formes de VLGMS, et sur la violence sexuelle en particulier» ; « Au Royaume-Uni, on estime qu’un tiers des élèves de 16 à 18 ans subissent des attouchements sexuels non consentis à l'école »[2]

Il est temps que l’on parle du harcèlement sexuel et de ses conséquences dévastatrices pour l’estime de soi et la confiance en soi, et ce, d’autant plus quand il n’est pas entendu et reconnu comme tel.

Cessons de relativiser, minimiser ou nier les souffrances de nos enfants : « Ce ne sont que des jeux d’enfants », « c’était pour rire », « ce n’estpas grand-chose » - autant de rationalisations qui contribuent à créer un fossé entre leur ressenti et leur raison, les coupant petit à petit d’eux-mêmes.

Au contraire, entendons-les et accueillons-les : car c’est de l’absence de mots et de reconnaissance de la souffrance, que naissent les traumatismes.


Apprenons le respect à nos enfants

La pulsion naturelle, instinctive, d’un garçon le pousse à aller vers les filles, à vouloir les toucher, les « prendre », les « posséder » : c’est normal, c’est la vie en lui qui s’exprime ainsi.
Les règles de la société sont là pour nous apprendre à contrôler nos pulsions quand elles peuvent faire mal aux autres.

Quand un garçon s’approche trop près d’une fille, sa pulsion à elle, tout aussi naturelle et instinctive (héritée de sa mère, qui l’a elle-même héritée de sa mère et de sa grand-mère, et ce, depuis des millénaires de domination de l’homme sur la femme) est de reculer et se refermer sur elle-même pour se protéger : repli défensif qui, par la suite, risque de l’empêcher d’oser exprimer sa curiosité et son audace, et de trouver sa place et sa mission dans le monde.

On apprend à nos enfants à ne pas taper, mordre ou pincer : il est temps de leur apprendre aussi explicitement qu’on n’a pas le droit de toucher, même si c’est « parce qu’on les aime, les filles » : ni caresser, ni embrasser, ni mettre la main aux fesses, sans consentement. Dit simplement : « Sans oui, c’est NON ! »
De même qu’on n’a pas le droit de critiquer, juger ou dévaloriser, parce que ça fait mal et que ça détruit, lentement mais sûrement.
 

Appelons un chat, un chat, et un clitoris… un clitoris !

 Les enfants d’aujourd’hui savent que c’est en « faisant l’amour » qu’un papa et une maman font un bébé. Oui mais… « comment exactement ? »
Ils savent aussi que si leurs parents font parfois des « câlins de grands », ce n’est pas pour leur faire un petit frère ou une petite sœur : mais pour quoi, alors ?

On ne parle souvent à nos enfants de sexualité qu’en termes de « reproduction », de « procréation », de « risques » et de « dangers » : ne pas tomber enceinte, ne pas attraper de MST. On leur apprend – dans le meilleur des cas ! - à mettre des préservatifs ou à demander la pilule.

De quoi les gloussements de gêne, les fou-rires et l’excitation de nos enfants lors d’un cours d’éducation sexuelle, sont-ils le symptôme ? N’est-ce pas du malaise des adultes eux-mêmes qui ont du mal à trouver les mots justes pour parler des « choses du sexe », parce qu’ils n’en ont jamais parlé avec leurs propres parents ?

Où, quand, comment, est-il question de ce dont nos enfants ont pourtant évidemment l’intuition : du plaisir ? De la jouissance, de l’extase, du bonheur, qu’apporte une sexualité heureuse et épanouie ?

Quelle tristesse, quel manquement à nos devoirs, de laisser nos enfants se faire une idée du plaisir avec les seuls films pornographiques, qui ne mettent en scène que la partie génitale et mécanique de la sexualité, sans aucune réprésentation des enjeux relationnels pourtant fondamentaux dans les relations sexuelles.
 

Les films porno… c’est du cinéma !

Si une comédie est « fabriquée » pour nous faire rire ; un mélo, pour nous faire pleurer ; un film d’horreur, pour nous faire peur ; l’objectif marketing d’un film porno est… de nous exciter. 

Quand on regarde un film, ce sont en effet nos neurones-miroirs qui travaillent : ceux qui font que, quand on voit quelqu’un avoir mal, on a mal pour lui ; quand on voit quelqu’un rire, on a envie de rire ; quand on voit quelqu’un bailler, on baille.

Il est donc normal - y compris pour un jeune garçon - d’éprouver un certain plaisir en regardant des êtres humains en éprouver, ou jouer à en éprouver.
 

Que dire à nos enfants ?

Qu’il n’y a pas plus de « vie réelle » dans un film porno que dans un film de gangsters : pas plus de vrai plaisir, que de vrais morts !

Que les scènes sont reconstituées : elles ne sont pas filmées en « plans-séquences » (d’une seule traite), mais montées à partir de plusieurs prises, sous plusieurs axes.

Que dans la « vraie vie », aucun homme ne bande aussi longtemps que dans un film porno ! Avez-vous jamais songé combien cela peut-être complexant pour un jeune garçon - ou un homme ! - de regarder des hardeurs ? Ils sont entraînés, dopés, comme des sportifs.

Que ce n’est pas comme cela - en faisant des fellations ou en se soumettant à des va-et-vient mécaniques - que les femmes éprouvent, elles, du plaisir : elles ont besoin de temps, de tendresse, et de… la stimulation de leur clitoris.

Que dans les films porno, on ne fait pas « l’amour », on « fait du sexe ».

Que ce que l’on voit au final ne correspond donc ni à la réalité du tournage lui-même, ni à ce qu’il se passe dans la vraie vie entre un homme et une femme (ou deux hommes, ou deux femmes) qui font l’amour : la communication profonde, l’intimité, le partage des vulnérabilités, la confiance, la tendresse, la complicité.

Enfin, disons à nos enfants que faire l’amour, c’est comme tout : ça s’apprend. Apprenons à nos garçons à respecter le rythme et le désir de leurs partenaires. Apprenons à nos filles qu’elles ont le droit d’exprimer leurs désirs et de prendre des initiatives.
 

L’énergie sexuelle est la vie en nous

Qu’est-ce qui nous attire vers un(e) autre ? Pourquoi a-t-on des « pulsions » sexuelles ? Pourquoi un garçon bande-t-il quand il pense à une fille ? Pourquoi une fille ressent-elle comme une chaleur dans sa vulve qui lui donne envie de se toucher, de se caresser ou de frotter ses cuisses l’une contre l’autre ? Quelle est la nature de cette énergie qu’ils sentent vibrer en eux ?

C’est leur énergie sexuelle : naturelle, pulsionnelle, instinctive. C’est la vie en eux !

Une sexualité épanouie est ce qui nous permet de célébrer cette vie en nous : c’est une joie, une fête. Faire l’amour est un acte sacré, un partage, un moment d’amour, même quand on n’est pas « amoureux » de la personne avec laquelle là, sur le moment, on fait l’amour. C’est la rencontre entre deux êtres, qui, le temps de ce moment d’amour partagé, mettent leurs rythmes et leurs souffles à l’unisson.

Parlons à nos enfants avec des mots justes, et ils n’éprouveront plus le besoin d’aller à la pêche aux infos (tronquées) sur Internet - ou du moins, auront les clés pour les décoder. Faisons-leur ce cadeau de leur donner envie de connaître un jour le bonheur d’une sexualité heureuse et partagée, dans le respect et la confiance.

 

 


[1] https://en.unesco.org/gem-report/node/818#sthash.Kkjg5dDh.dpbs

[2] http://www.globalpartnership.org/fr/blog/la-violence-liee-au-genre-en-milieu-scolaire-constitue-un-obstacle-majeur-la-qualite-de

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