La souffrance des jeunes chercheurs

La souffrance des jeunes chercheurs

Par Isabelle Lagny, médecin de prévention

1er novembre 2013

Résumé

Jusqu’à la publication du livre « Jeune chercheur, souffrance identitaire et désarroi social » en 1998[1], personne ne s’était penché sur la souffrance du personnel de la recherche avec l’optique de la psychodynamique du travail. Il s’agissait pour les jeunes chercheurs, d’une souffrance dissimulée derrière la bannière de l’excellence intellectuelle. Cet article propose de revenir en arrière pour mettre en perspective les observations et les analyses de ce livre avec les changements de politique de recherche des années soixante dix jusqu’à aujourd’hui. La méthode employée au début était semblable à celle d’une ethnologue immergée dans le travail de laboratoire. L’analyse psychodynamique était ensuite celle d’un chercheur en Science de la Vie reconverti en médecin du travail. Dix ans plus tard, une expérience de médecin de prévention assurant le suivi de personnel de recherche entre 2007 et 2013, permet à travers des centaines d’entretiens occasionnés par la visite médicale, de revenir sur les observations passées en Sciences du Vivant et de les comparer à la situation actuelle des jeunes chercheurs engagés dans différentes disciplines scientifiques plus variées, théoriques ou expérimentales. Le texte présenté ici est une synthèse de ces entretiens et une réflexion sur les évolutions concernant la subjectivité au travail en lien avec l’histoire récente de ce domaine d’activité.

Introduction

La fin des années quatre-vingt a marqué durablement le monde de la recherche publique en France. Le plus grand organisme, le CNRS, a fonctionnarisé son personnel. La titularisation de nombreux chercheurs en situation précaire en 1985 a eu comme contrepartie délétère, de mettre un frein au recrutement des jeunes chercheurs dans les années qui ont suivi[2]. Or dans le même temps les universités ont créé une foule de nouvelles filières doctorales. Il en a résulté une augmentation du nombre de docteurs susceptibles de se faire recruter et donc un fort déséquilibre entre l’offre et la demande de postes. La recherche en biologie à cette époque a subi aussi une profonde mutation liée au développement de la génétique et des techniques de biologie moléculaire. Des sociétés privées et en particulier l’industrie pharmaceutique sont devenues omniprésentes dans la politique de recherche publique des sciences du vivant. Une tendance s’est dessinée alors. Fermer les laboratoires de recherche privés et faire sous-traiter les études préliminaires sur les nouvelles molécules par la recherche publique. Les débouchés professionnels dans le privé comme dans le public sont donc en nette diminution depuis 25 ans pour les jeunes chercheurs en situation précaire. La concurrence entre les chercheurs est de plus en plus vive, notamment entre les jeunes chercheurs en quête de postes dans l’enseignement supérieur et la recherche publique. Ce retour sur l’histoire est important pour comprendre d’où vient une partie de la souffrance des chercheurs.

La genèse du livre « Jeune chercheur »

La crise économique de 1993 en France a enclenché une série de licenciements dans tout le pays.  L’industrie pharmaceutique française qui affichait à cette époque des résultats très positifs (Rhône-Poulenc par exemple) en a profité pour revoir sa politique de recherche et fermer plusieurs laboratoires. C’est aussi au début des années quatre vingt dix que les jeunes doctorants ont subi une difficulté croissante à se faire embaucher dans la recherche publique. Ma situation personnelle, relatée ici pour la première fois à titre d’illustration, est assez éclairante à ce sujet.

Après mes études de médecine, je me suis trouvée à cette période charnière en fin de doctorat de sciences puis post-doctorante dans des laboratoires des sciences du vivant. Comme 90% de mes camarades, ne bénéficiant d’aucun passe-droit ni de circonstances facilitantes, j’ai été refoulée au moment des concours d’entrée dans la recherche publique. Mon passé de médecin me désavantageait alors puisque, à un niveau Bac+13 j’avais atteint immédiatement la limite d’âge pour une 2ème présentation au grade de CR2[3]. Malgré sept longues années consacrées à la recherche, j’ai du me résigner à une reconversion professionnelle. C’est lors de cette nouvelle orientation vers la médecine du travail (2ème internat de médecine) que j’ai rencontré Annie-Thébaut Mony, sociologue du travail. Ses études sur la précarité au travail et les réflexions que poursuivaient alors l’association a-SMT (Santé et médecine du travail) sur la souffrance au travail, m’ont donné l’idée de réfléchir sur l’échec professionnel et la souffrance des jeunes chercheurs.

J’avais observé dans mon entourage direct dans différents laboratoires beaucoup de souffrance non exprimée ainsi que des décompensations somatiques graves. Mes camarades issus de l’université ne bénéficiaient pas de vrais salaires. Ils pouvaient être aisément victimes d’abus de pouvoir. Mon cas était différent. J’étais payée comme interne de médecine en Recherche Médicale et étais de ce fait indépendante financièrement des humeurs de mon directeur de laboratoire. Cette liberté m’a permis de verbaliser librement et publiquement mes opinions au sein du laboratoire avec le souci par exemple, de contribuer à faire respecter la dignité de mes camarades malmenés en doctorat. Cela m’a pénalisée ensuite puisqu’on ne m’a pas soutenue pour un recrutement dans ce laboratoire.

En 1994, j’avais 33 ans, j’ai brutalement vécu le chômage en étant titulaire de deux thèses et première auteure de plusieurs publications scientifiques de très bon niveau. J’ai alors senti dans ma chair ce que signifiait la fin d’un parcours de 7 ans d’études doctorales et postdoctorales et d’investissement personnel et familial. C’était la fin de mon projet scientifique imaginé depuis l’adolescence.

Autre mauvaise nouvelle, il y aurait aussi un déclassement possible à la clé puisque ma thèse de médecine en spécialité Recherche une fois soutenue m’empêchait désormais d’exercer la médecine clinique. Une aberration de la réforme de 1984, vite réglée, après mes alertes auprès de quelques professeurs réputés, par la suppression pure et simple de cette filière de l’internat.

Ma famille était d’origine modeste, cet échec a produit chez moi une vive souffrance et un questionnement existentiel brutal. J’ai pu m’identifier sans difficulté de ce fait à mes camarades non médecins en échec dans la recherche. Vivre le chômage quand on est hyper diplômée est une expérience unique. L’annuaire des jeunes médecins qui avait obtenu comme moi un poste d’accueil Inserm pour évoluer vers la recherche, indiquait jusqu’en 1993 qu’ils étaient tous devenus professeurs de médecine ou directeurs de laboratoire. Je serais donc la première de la série à y inscrire pour moi la situation de « demandeur d’emploi ». L’ascenseur social des trente glorieuses était soudain en panne. Personne n’y comprenait rien. A cette époque, on entendait déjà parler de suicide chez les jeunes chercheurs.

Dans l’ouvrage « Jeune chercheur, souffrance identitaire et désarroi social » que j’ai publié en 1998, je me suis efforcée de répondre à deux questions principales. Primo, pourquoi l’échec professionnel était-il quasi obligatoire pour les doctorants nouvellement diplômés ? Ce sont des éléments de l’histoire récente de la recherche en France, des éléments de sociologie glanés lors de discussions et de lectures qui m’ont aidé à le comprendre. Les directeurs de laboratoires interviewés alors ignoraient encore ce phénomène de chômage des docteurs ou bien ils le niaient. D’autres auteurs ont par la suite décrit le phénomène plus large d’émergence des intellectuels précaires (« Les intellos précaires » d’Anne et Marine Rambach, Ed. La découverte, 2001).

La deuxième question concernait l’origine de la souffrance existentielle des jeunes chercheurs, son intensité particulière, ses manifestations, ses conséquences. Je la sentais de manière si vive à cette époque. Dans la rue après mon éviction de la recherche, je marchais pendant des mois en regardant le sol. S’il m’arrivait de passer devant un bâtiment de recherche, je me mettais à pleurer.

Ma mère avait été tellement fière que je devienne médecin. Elle ne comprenait rien à cette évolution mais elle continuait de me soutenir moralement. Les collègues, les femmes particulièrement qui nous avaient encadrés dans mon laboratoire de thèse, avaient du mal à dissimuler leur tristesse lorsque nous repassions les saluer. Elles parlaient de gâchis. Les hommes, le plus souvent adoptaient une posture de déni.

J’ai écrit un livre pour m’extraire de cet état d’abattement et ne pas céder au désespoir. Je me suis dit qu’il fallait rendre cette douloureuse expérience utile. Il fallait comprendre collectivement ce qui nous arrivait et lutter contre la solitude, celle qui, je le sentais, pouvait nous mener au désespoir puis au suicide. Une affiche de la CGT placardée à l’université m’avait mise sur la voie. Elle mentionnait le mot précarité. C’était aussi une thématique de recherche de la sociologue Annie Thébaut-Mony.

J’ai imaginé alors que j’avais été pendant sept ans une ethnologue en immersion dans la recherche publique. J’avais observé les autres et moi-même. J’avais tenté de comprendre ce qui allait et ce qui n’allait pas. Je regardais le monde avec l’approche que Christophe Dejours m’avaient inculquée lors d’un stage d’internat en psychiatrie en 1987. L’approche de la psychosomatique psychanalytique. Celle-ci a constitué pour moi une introduction naturelle à la psychodynamique du travail. C’est avec un regard révolté et critique sur le plan social mais aussi avec la grille d’analyse de la psychodynamique du travail, que j’ai réfléchi et décortiqué mon expérience et mon échec. J’ai alors conçu une interview semi-directive de jeunes chercheurs et de directeurs de laboratoire. Il me fallait mettre à l’épreuve mes hypothèses. C’est donc encore Christophe Dejours  que je suis allée voir pour recueillir ses impressions en 1996 après avoir écrit une première version de ce qui devait être aussi mon mémoire de spécialisation en médecine du travail.

Le livre publié deux ans plus tard, malgré son faible tirage et  l’absence de publicité auprès du grand public, n’a absolument pas laissé indifférent le milieu de la recherche.

Lorsque le livre « Jeune chercheur » a été publié, il était distribué dans de nombreuses bibliothèques universitaires mais très mal diffusé en librairie. Pourtant, malgré l’absence de publicité,  il s’en est vendu un par jour pendant la première année. Le bouche à oreille a fonctionné. Les étudiants des sciences du vivant se reconnaissaient, ils m’ont écrit. L’un d’entre eux m’a expliqué sa tentative de suicide au laboratoire. Elle a été publié plus tard comme témoignage anonyme dans la revue La pensée[4]. Des professeurs de sciences humaines m’ont invitée pour des colloques à Namur et à Bruxelles mais pas en France. Des médecins du travail et des ingénieurs de prévention de la recherche appartenant à l’association Adhys m’ont également invitée pour un colloque à Dijon en 2000. L’un d’entre eux venait de vivre la douloureuse expérience d’un suicide de doctorant à l’Institut Pasteur. Le jeune chercheur s’était jeté du haut d’une terrasse. Lors du colloque de Dijon, il y a eu un débat. La directrice d’un laboratoire de chimie rejetait vigoureusement mon témoignage et mes réflexions. D’autres participants attestaient de leur réalité. Plusieurs syndicats de la recherche m’ont contacté après la sortie du livre. Ils étaient en ébullition.  L’un d’eux, le SNTRS-CGT m’a invité à un séminaire. Il y a eu plus tard un article désapprobateur sur le livre dans le magazine La Recherche.  Et le journaliste Pierre Le Hir du quotidien Le Monde, spécialisé à cette époque sur les questions traitant de la recherche et des doctorants, n’a pas souhaité signaler cette parution dans les colonnes de son journal. Ce livre était en fait une analyse de type sociologique et psychodynamique, mais c’était aussi un livre de débat. Le directeur des Editions L'Harmattan était conscient de la nouveauté du sujet.

Le livre dénonçait d’abord quelque chose d’important : les jeunes chercheurs hors statut dans les laboratoires représentaient une portion énorme des effectifs. Presque la moitié des personnels de l’Inserm. Il m’avait suffi de compter dans l’annuaire de l’organisme ces personnels que certains qualifiaient de travailleurs « au noir » ! Depuis, cet annuaire papier a disparu.

Pour les stagiaires en DEA (Bac+5) et les doctorants (jusqu’à Bac+9), il ne s’agissait pas de vrais salaires puisque les bourses ne donnaient droit à aucune protection sociale. Pour faire prendre conscience de l’irrégularité et de l’absurdité de cette situation, je les avais aussi appelé les « apprenti-chercheurs ». Il s’agissait de forcer l’analogie avec des jeunes de 16 ans en apprentissage qui avaient, quant à eux, un véritable salaire tout en ayant dix ans de moins !

Il est amusant de constater que les organismes de recherche se sont réapproprié ces expressions inventées de toutes pièces pour désigner autrement les chercheurs hors statuts: « apprentis-chercheur »  ou « jeunes chercheurs ». On ne parlait autrefois que de DEA, de thésards et de post-docs. Il existe à l’Inserm aujourd’hui le « Bureau des jeunes chercheurs » !

 

L’analyse de la situation des jeunes chercheurs en situation précaire met en évidence différentes causes de souffrance au travail

  1. Il y a d’abord celle qui est intrinsèque à la nature du travail de recherche dans sa forme occidentale actuelle

    De l’avis des plus anciens, dès le début des années quatre-vingt dix, les conditions et l’ambiance de travail ne sont plus aussi heureuses que vingt ans auparavant. Prédominaient alors l’enthousiasme et un vrai sentiment de liberté. La société française elle-même était très différente dans les années soixante. C’était l’époque de l’insouciance, du plein emploi. Faut-il revoir le film « A bout de souffle » de Godard pour s’en souvenir ? En 1960, l’âge moyen au CNRS était alors de 30 ans[5].  

    Au début des années quatre-vingt-dix dans le secteur des Sciences de la Vie, les chercheurs évoluent vers une compétition extrême. Celle-ci prend même des allures fratricides au sein des laboratoires de l’Inserm lors des réunions de partage du budget annuel.

    Parallèlement, le nombre de publications, indépendamment de leur qualité réelle, a été placé au centre de l’évaluation des chercheurs et des laboratoires. De plus la sélection lors des recrutements est devenue injuste. L’avenir professionnel s’est progressivement bouché pour les plus jeunes dans tous les secteurs de la recherche. La moyenne d’âge des chercheurs au CNRS s’élève alors progressivement. En 2000 elle atteint 50 ans.

    Dans les sciences expérimentales, l’angoisse des personnels de recherche naît aussi de risques pour la santé pas toujours maitrisés : chimiques, biologiques et physiques (radiations ionisantes et non ionisantes, par exemple).

    Mais la souffrance se révèle particulièrement vive dans les Sciences de la Vie du fait de certaines spécificités. Difficulté de reproduire des résultats expérimentaux, travail manuel envahissant et répétitif,  manque cruel d’aide technique, résultats expérimentaux trop aléatoires et trop différés.

    A ces aléas du travail expérimental s’ajoutent les conséquences néfastes de stratégies défensives de métier. Celles-ci avaient été décrites dans les années soixante-dix dans le secteur du bâtiment par Damien Cru et Christophe Dejours au sein de la première équipe de psychodynamique du travail au CNAM. 

    A l’exhibition de comportements virils avec prise de risques par les ouvriers du Bâtiment, répondait ici l’exhibition de l’intelligence par les chercheurs. Là encore il s’agissait de conjurer les doutes, l’angoisse de l’échec. Plus précisément il s’agissait de dissimuler l’incertitude sur le sens des résultats expérimentaux, de nier la fragilité particulière des modèles théoriques dans les sciences de la vie et enfin de conjurer, pour les plus jeunes, la perspective horrible de ne pas réussir le concours de recrutement après des années de sacrifice et de labeur.

    Le caractère méritocratique du milieu de l’enseignement et la recherche avait déjà été décrit par des sociologues des sciences[6]. Quant à moi j’étais frappée par la suffisance apparente, la sûreté de soi frôlant l’arrogance qu’affichaient certains jeunes chercheurs français, en particulier certains doctorants.

    Je me suis intéressée à l’excellence intellectuelle dans la recherche en écho avec l’idéologie de l’excellence dans l’entreprise décrite alors par Nicole Auber et Vincent de Gaulejac (Le coût de l’excellence, Ed. du Seuil 1991). Mais mon apport a consisté plutôt à expliquer par mes hypothèses, la fonction provisoirement protectrice que remplit chez les enseignants et les chercheurs cette idéologie de l’excellence intellectuelle. Je décrivais ensuite comment cette idéologie défensive pouvait se muer en coup de poignard au moment de l’échec au concours de recrutement des jeunes diplômés. C’était alors l’identité professionnelle qui s’effondrait et avec elle l’identité toute entière du sujet. Le sacrifice enduré pendant les années de thèse et de stage postdoctoral, années sans reconnaissance véritable car sans vrai salaire, n’avait désormais plus aucun sens. La douleur morale était extrême.

    Douze ans plus tard en 2009, Christophe Dejours s’interrogeant sur le lien entre suicide et travail  dans le contexte des épidémies de suicides chez France Télécom-Orange et Renault notamment, a fait réapparaître la relation entre l’évaluation individuelle devenue ordinaire dans tous les milieux de travail et le suicide [7]. Il me semble que le modèle du chercheur précaire en souffrance a pu être un modèle idéal pour commencer à comprendre ce lien. La recherche était en effet un des seuls domaines d’activité dans lequel le travailleur était depuis longtemps évalué périodiquement  (Articles de congrès, publications dans des revues à comité de lecture, rapports d’activité à rendre tous les 2 ou 5 ans). Et puis le jeune chercheur non titulaire, jouait déjà et joue toujours son avenir professionnel dans l’évaluation décisive que constitue encore aujourd’hui le concours de recrutement.

    Autrefois et jusqu’en 2010,  je n’avais pas de contacts avec de jeunes chercheurs autres que ceux travaillant dans les sciences du vivant. Mon expérience récente dans une grande école d’ingénieurs m’a permis d’observer des doctorants en sciences dures et de comprendre par comparaison, la souffrance qui leur est propre.

    Les disciplines scientifiques théoriques, mathématiques et physique ne sont pas non plus épargnées par la crise des recrutements mais les vicissitudes de l’expérimentation ne les concernent pas. Par contre leur particularité est de générer leur lot de doctorants en crise existentielle devant la page blanche.

    Les décompensations psychiques que j’ai observées ces trois dernières années en tant que médecin de prévention, semblaient le plus souvent déclenchées ou aggravées par l’angoisse « de ne rien trouver ». Angoisse du vide parfois lorsqu’aucun dispositif expérimental produisant des résultats numériques n’est capable de stimuler en retour l’imagination du chercheur. J’essayais d’anticiper le phénomène en m’assurant à l’embauche que les doctorants avait des rendez-vous réguliers et rapprochés avec leurs directeurs de thèse pour discuter de l’avancement de leur travail. C’était le plus souvent le cas dans les laboratoires de cette école d’ingénieur. Quelques décompensations se sont produites cependant à la faveur de circonstances d’une grande variété : grande timidité  et névrose d’un doctorant, directeur de thèse trop souvent en voyage,  eczéma généralisé très prurigineux chez un doctorant russe l’empêchant de réfléchir, phobie des produits chimiques et angoisse de la solitude chez une doctorante roumaine, toxicomanie et alcoolisme doublé d’une maladie bipolaire chez un étudiant français, et même dépression réactionnelle suite à une déception amoureuse chez un autre doctorant russe.

    Ces situations ne se sont pas envenimées et les doctorants ont presque tous été jusqu’au bout de leur thèse. Probablement fallait-il pour cela que leur mal-être soit dépisté et pris en charge très tôt par les directeurs de thèse, le directeur de la formation doctorale puis par les équipes médicale et psychologique. Il y a eu une coopération excellente. Certains doctorants ont suivi des psychothérapies. Pour ma part j’ai revu les doctorants à intervalles réguliers. Je me suis attachée à mettre en mots avec eux l’évolution de leur situation de travail et de leur état de santé, les ai orienté au mieux pour traiter d’éventuelles pathologies somatiques. Je me suis concentrée sur le dialogue avec les différents acteurs, cherchant à obtenir la coopération entre directeur de thèse, directeur de la formation doctorale et doctorants. Mes interlocuteurs dans cette école d’ingénieurs étaient très à l’écoute, compréhensifs et bienveillants. Une charte de thèse avait été signée depuis 2007 avec engagement mutuel du doctorant et de son laboratoire de nature à favoriser la réussite de l’étudiant. En 2012, on comptait dans les laboratoires de cette école, plus de 400 doctorants. Parmi eux, seuls 6% abandonnaient leur thèse. En outre, les deux tiers des doctorants trouvaient un travail stable à l’issue de la thèse. Un tiers dans la recherche académique et un tiers dans l’industrie[8]. Restait un tiers des docteurs en sciences dures sur emploi précaire après la soutenance dans les laboratoires CNRS de cette école au lieu des 90% en Sciences de la Vie à l’Inserm. Un changement de laboratoire et de directeur de thèse a été opérés pour l’un des thésards. Parfois des prolongations de contrat de thèse ont été demandées et obtenues. Dans tous les cas la souffrance des doctorants a notablement diminué. Je pense que j’aurais eu beaucoup moins de bons résultats si les problèmes avaient touchés des doctorants en Sciences de la Vie. J’avais rencontré trop souvent dans ce milieu des personnalités beaucoup plus terre à terre, des encadrants bien moins investis.

    Les deux échecs partiels de prise en charge ont concerné deux doctorants tunisiens dont le pays vivait alors le début du « Printemps arabe ». L’un des deux, un jeune homme, était atteint d’un alcoolisme ancien. L’autre, une jeune femme brillante, était victime d’un directeur de thèse psychotique et maltraitant. Elle avait été abandonnée par plusieurs de ses collègues apeurés et démunis devant les crises de colère du directeur de thèse. Elle a soutenu sa thèse grâce à sa détermination, mais au prix d’une hémorragie utérine de stress au laboratoire dans les jours qui ont précédé la soutenance. Le jeune homme quant à lui, n’a pas réussi à rédiger sa thèse dans le temps imparti. Il avait pourtant travaillé à la découverte du fameux Boson de Higgs au CERN au sein d’une équipe prestigieuse et son directeur de thèse l’avait entouré mieux qu’un père pendant les trois années de son doctorat. Ces deux jeunes chercheurs en souffrance sont repartis en Tunisie.

     

  2. Un autre type de souffrance au travail est celui qui est inhérent à l’exploitation  des individus

    Parlons de l’exploitation de carrière. Des personnes se greffent sur une publication où ils n’ont rien fait. Cela est très courant dans les Sciences de la Vie. Le besoin fréquent de collaboration multiple dans certaines disciplines expérimentales, permet aisément de glisser des contributeurs opportunistes qui pratiquent le clientélisme. Les directeurs d’équipe allongent aussi  leur liste de publications en augmentant l’effectif d’étudiants qu’ils dirigent en thèse. Ils peuvent aussi toucher des primes à cette occasion. Je l’ai vu à l’œuvre dans plusieurs secteurs de la recherche. Pour éviter ces dérives, la charte des thèses limitait à 3 thésards la charge d’encadrement des directeurs de thèse dans l’école d’ingénieur où j’exerçais récemment.

    La prépondérance du travail manuel sur le travail intellectuel touche particulièrement les doctorants en Sciences de la Vie. La tendance dans cette branche est de se servir de doctorants pour pallier à l’absence de personnel technicien et ingénieur[9]. Je n’ai pas du tout observé cela dans les laboratoires de sciences dures.

    La multiplication des collaborations à l’initiative du chef d’équipe, désorganise le travail du jeune chercheur. Celui-ci peut difficilement faire cohabiter son sujet de recherche avec d’autres sujets parallèles sans rapport avec la thèse et qui nécessitent la maîtrise rapide de plusieurs techniques a priori jusqu’ici ignorées.

    La méconnaissance des rapports sociaux, le manque d’expérience des rapports de force existant dans le monde du travail, font que les jeunes chercheurs sont démunis et malléables.

    La souffrance naît aussi d’un déficit de reconnaissance symbolique, de la notion d’inutilité particulièrement vive lorsque les expériences capotent.

    Enfin un sommet est atteint lorsque le mépris est affiché par les plus hautes autorités de l’état. Sous le précédent quinquennat, le président de la république a qualifiée publiquement la recherche française de « médiocre » en recevant des enseignants-chercheurs à l’Elysée le 22 janvier 2009. Les prix Nobels français tout juste récompensés étaient alors qualifiés d’ «arbres qui cachent la forêt » ![10]

    Depuis environ 25 ans, l’inquiétude des jeunes chercheurs en quête de postes, est des plus vive. Les décisions politiques ont progressivement fait dériver des grands organismes publics EPST[11] vers des structures mixtes public/privé au service principalement de l’industrie. On voudrait donc y imposer une flexibilité et une précarité croissantes. En 2010 des syndicats s’alarment en apprenant que le projet du gouvernement est de précariser les postes des chargés de recherche qui sont actuellement des fonctionnaires dans les EPST. Ceux-ci ne seraient bientôt plus que de simples contractuels en CDD. On casserait ainsi encore plus les collectifs. On aurait d’un côté des chercheurs confirmés en début de carrière, mais devant constamment changer de projet pour conserver une rémunération et un financement pour leur recherche. Et de l’autre, des chercheurs plus anciens, fonctionnaires, sans crainte de perdre ni sujet de recherche, ni salaire. Certains seraient installés dans leurs habitudes, calés dans une posture défensive, ils deviendraient sourds à la détresse de leurs jeunes collègues, comme ils le sont déjà parfois avec les doctorants. Au-delà des souffrances individuelles, c’est toute la dynamique de la recherche qui doit tant à la jeunesse qui serait encore plus mise à mal dans ce scénario catastrophe.

     

    Ce qui a vraiment changé en quinze ans (1995-2009) 

  • Changements dans la situation socioprofessionnelle des doctorants

    Une rémunération et un contrat de travail existent désormais de manière quasi constante en thèse et en stage postdoctoral. Protection sociale incluse (maladie, accident de travail, chômage, retraite). Donc la précarité sociale est bien moindre que lorsque les étudiants bénéficiaient au mieux d’une bourse de 1 à 3 ans pendant le doctorat sans aucune protection sociale,  sans droits au chômage. Pire encore était leur situation lorsqu’ils n’avaient aucune rémunération. Aujourd’hui la souffrance inhérente à leur statut est donc différée à la fin de la thèse (fin de CDD). La subsistance de ces jeunes chercheurs pendant la période doctorale dépend donc moins qu’avant de l’humeur d’un directeur d’équipe ou de laboratoire. Le résultat est tangible en consultation de médecine préventive. Peu de jeunes doctorants aujourd’hui expriment une forte angoisse au quotidien. De plus, ces jeunes bénéficient désormais de par leur statut de salarié, d’une médecine de prévention et donc d’une visite médicale à l’embauche. Ils peuvent même rencontrer le médecin de prévention une deuxième fois encore pendant leur thèse et faire appel à lui en plus, en cas de difficulté.

    Par contre, une fois la thèse soutenue, les contrats postdoctoraux en France sont de 1 an seulement le plus souvent, ce qui n’est pas exaltant. On peut encore s’expatrier aux USA par exemple, pays dans lequel un contrat de 5 ans comprend le salaire du chercheur et le financement de sa recherche.  Mais au retour, l’avenir des jeunes chercheurs est toujours aussi sombre avec de moins en moins de postes ouverts par les EPST  pour un nombre stable ou croissant de candidats.  La période postdoctorale pourrait se prolonger indéfiniment. Certains partent à l’étranger par nécessité et ne reviennent jamais. En France, en post-doc, on doit changer de lieu et de sujet de recherche tous les ans. Or l’expérience d’un médecin de prévention à l’Inserm montre que l’interruption du projet scientifique d’un chercheur ou d’un ingénieur, même fonctionnaires et pour des motifs très différents (un incendie du laboratoire, une fermeture suite au départ du directeur ou pire une fermeture consécutive à un mauvais résultat d’évaluation du laboratoire par l’AERES[12]), amène à un grand désarroi allant jusqu’à l’émergence d’idées suicidaires dont certaines ont été mises en actes[13].

    De plus si la réforme concernant les chargés de recherche est mise en œuvre, pour eux l’alternance de périodes travaillées et de périodes de chômage risque de se prolonger indéfiniment. Les chercheurs sauteront d’un sujet de recherche à un autre, au gré des financements, des modes et des choix politiques.  Il y aura forcément une moindre cohérence dans leur démarche, voire pas du tout, et perte de sens d’un parcours professionnel pour des personnes pourtant très engagées au départ. Une souffrance existentielle est probable. D’autant plus grande que le chercheur aura investi en potentiel créatif et en espérances dans son travail. Les meilleurs seraient, là encore, les premières victimes de ces nouvelles réformes.

    En attendant une transformation profonde de la situation des chargés de recherche, reste la crise des concours de recrutement dans la recherche sur ce même grade. Aujourd’hui pour entrer au CNRS, il n’est pas rare de concourir avec trente fois plus de candidats que de postes à pourvoir.

    Contrairement aux règles de recrutement de l’Inserm, le chercheur recruté au CNRS doit choisir un laboratoire qui n’est pas celui où il travaille. Cette règle diminue en principe le clientélisme au sein des commissions de recrutement.

    On vit l’angoisse de l’échec ou l’expérience de l’échec, la plupart du temps, avec son lot de désespoir  d’interrompre plus ou moins brutalement un projet professionnel qui est en l’occurrence un véritable projet de vie. Les jeunes chercheurs aujourd’hui semblent cependant beaucoup mieux informés qu’il y a quinze ans sur la dimension collective de leurs difficultés. Autrefois, chacun espérait puis déchantait dans une grande solitude. L’échec était un sujet tabou. Depuis cette époque, les étudiants sont mieux informés ont anticipé. C’est peut-être ce qui les a conduits autour de 2003 à une baisse temporaire d’inscription en doctorat, privant de ce fait de nombreux laboratoires d’une main d’œuvre à bon marché dans les sciences du vivant. Le taux de précarité a artificiellement augmenté dans la mesure où l’on ne considérait avant 2003 comme  travailleurs précaires que ceux qui étaient des salariés précaires. Les boursiers et « bénévoles »  dans ces calculs n’existaient pas. Ainsi, en 1995 à l’Inserm par exemple, le nombre de chercheurs non statutaires et sans salaire (doctorants et post-doctorants) avoisinait déjà 40% du personnel. Le processus de Bologne au niveau international a abouti en 2010 à la création de l’espace européen de l’enseignement supérieur. Les évolutions réglementaires ont aussi été aidées par quelques redressements Urssaf auprès d’établissement pratiquant des libéralités. En 2009, un décret a instauré le contrat doctoral pour tous les doctorants[14]. Il s’agit d’un CDD de 3 ans.

     

  • Changements dans l’organisation du travail : Taille des unités de recherche – Mutualisation des moyens

    En quinze ans, en Sciences de la Vie le processus de fusion des petites unités s’est poursuivi et a abouti à la formation d’unités de plusieurs dizaines ou centaines de personnes. La mise en commun des outils pour des raisons d’économie notamment a été saluée par certains. Elle s’est également accompagnée d’un partage des installations de protection collective (sorbonnes chimiques par exemple) avec tantôt une amélioration de la prévention des risques, tantôt une moindre accessibilité à la prévention du fait d’un nombre plus élevé d’utilisateurs. Le moindre accès aux installations de protection collective, lorsqu’il existe, est aussi une source d’angoisse vis-à-vis des risques d’accident, d’intoxication ou d’infection, lesquels sont prépondérants dans les recherches de type expérimental. La difficulté d’accès aux outils de travail  (appareils mais aussi, locaux partagés...) est une vraie source de souffrance. Les résultats doivent être en effet obtenus de plus en plus vite sous la pression de la compétition internationale, de la date de la thèse, des deadlines des congrès ou des publications.

    Ces aspects ordinaires doivent être distingués de la pression consécutive à des conduites autoritaires de quelques directeurs de laboratoire (observations faites à l'Inserm) qui se comporteraient comme de véritables dictateurs ou des créateurs capricieux (horaires de travail délirants,  risques d’accident lors d’un travail isolé imposé, objectifs et délais impossible à tenir,... ). Abus de pouvoir le plus souvent, plus rarement actes pervers et véritable harcèlement.

    La souffrance vient encore d’injonctions paradoxales délivrées après des formations à la sécurité. Il est universellement conseillé par exemple de ne pas recapuchonner les aiguilles souillées par du sang humain pour éviter le risque de piqûre infectante (VIH ou Hépatite B et C) pour le manipulateur. Les nouveaux arrivants bénéficient en début de thèse, de formations collectives à la sécurité.  Dans le même temps, les budgets sécurité et recherche de chaque laboratoire sont soumis à la loi des vases communicants. Alors en fin d’année, quand il reste peu d’argent, on peut donner la consigne de réutiliser plusieurs fois les mêmes aiguilles afin de faire des économies. Ceci conduit les manipulateurs à enfreindre les règles de bonne pratique (recapuchonner les aiguilles pour les ranger entre deux utilisations). Des accidents de travail surviennent régulièrement dans ce contexte. Les étudiants formés à la prévention des risques n’ont parfois pas de pouvoir de l’appliquer une fois sur le terrain, ce qui augmente considérablement leur angoisse au travail.

     

  • Les nouvelles règles d’attribution des crédits de fonctionnement publics

    Une autre problématique vient d’un changement des règles d’attribution des crédits de fonctionnement publics à la fin des années 2000. Un chercheur fonctionnaire reçoit toujours son salaire mais son budget de fonctionnement ne lui est plus garanti. L’institution récente de crédits ANR[15] qu’il faut mériter, ou des appels à projet d’excellence (IDEX, LabEx) attribuant des sommes importantes à certains individus plutôt qu’à une équipe ou un laboratoire, créent aussi des sentiments d’injustice et des conflits au sein des laboratoires et entre les laboratoires. L’impossibilité de partager peut même perturber les chercheurs les mieux pourvus lorsqu’ils souhaitent perpétuer les valeurs nobles de la recherche que sont le partage des connaissances et des moyens.

    Seuls les laboratoires ou certaines équipes estampillées comme les meilleures seront bénéficiaires de crédits publics pourtant ordinaires pour une durée moyenne de 3 ans (ANR) ou de crédits d’excellence (Idex, LabEx). Avec ce nouveau système, des équipes de disciplines expérimentales en particulier, deviennent concurrentes au sein d’un même laboratoire. Le partage des crédits LabEx ou ANR n’est pas autorisé entre équipes. De nombreuses chercheurs aujourd’hui sont désœuvrées et doivent fonctionner sans crédit ANR.

    Jalousie et défiance peuvent toucher des chercheurs qui coopéraient pourtant et s’estimaient auparavant. Des conflits interpersonnels minent de plus en plus la coopération au sein même des laboratoires. Ce phénomène est extrêmement nuisible à la diffusion des idées et à la création scientifique. Les moins touchées sont les disciplines théoriques mais dans ces secteurs, les discriminations auront quand-même un impact sur le financement des missions (déplacements pour des congrès ou des collaborations, le plus souvent à l’étranger). La participation à des écoles d’été ou à des congrès sera aussi de plus en plus restreinte.

    Beaucoup de chercheurs seniors se plaignent déjà (et parfois se dépriment) du temps énorme qu’ils consacrent à rédiger des rapports qu’ils trouvent parfois absurdes pour toucher leurs crédits de fonctionnement ANR. Pendant ce temps, ils ne font plus de recherche, disent-ils.

    Certains déplorent que l’attribution par l’ANR de crédits de fonctionnement à durée déterminée de 3 ans, favorise la précarité de la recherche et des chercheurs.

    Ceux qui fonctionnent presque exclusivement sur des crédits privés, servent donc des intérêts privés. L’industrie profite alors de la main d’œuvre publique gratuite. Cela heurte l’éthique de nombreux chercheurs de la fonction publique. Ils se sentent parfois ballottés d’un projet à un autre, dévalorisés et humiliés d’être ainsi soumis aux diktats scientifiques d’intérêts privés. Mais ils ne l’avouent pas forcément tous, car décrocher de l’argent privé contribue toujours à panser la grosse déception du refus de crédits ANR.

    Dans les sciences du vivant, la mainmise sur la recherche publique de grands groupes pharmaceutiques qui sont des multinationales cotées en bourse, apparaît illégitime et dangereuse. Elle dépossédera petit à petit le chercheur de sa liberté d’inventer sans entraves. Les jeunes souffriront de plus en plus de ce manque de perspectives d’avenir, manque d’horizon, manque d’idéal. Les thèmes de recherche seront encore plus balisés et probablement appauvris s’ils se cantonnent à servir principalement des intérêts industriels et surtout financiers. En effet, aujourd’hui, l’industrie pharmaceutique  privilégie trop la profitabilité et néglige les projets novateurs, tout ceci au détriment des vrais besoins des populations. L’abandon paradoxal de certains projets pourtant prometteurs de thérapies contre le VIH et le cancer du sein, en témoigne particulièrement.

  • De la recherche fondamentale à la recherche appliquée

    A la différence d’un élève de grande école qui veut être parfait, le jeune chercheur a nourri son avenir de rêves autour du monde qui l’entoure. Il ne s’agit pas pour lui de courir après une image de gloire et d’efficacité, mais plutôt de s’exalter à l’idée de percer des mystères scientifiques. Ceux des étoiles, de l’infiniment petit, ceux des êtres vivants, ceux de la pensée humaine[16].

    Dans les sciences du vivant il y a encore quarante ans, disent les aînés, le milieu de la recherche était un lieu de liberté et d’imagination, conditions indispensables à l’invention. Ce n’est que progressivement qu’il est devenu trop souvent un lieu de compétition déloyale, de tricheries et plus du tout de fraternité. Le lieu d’une excellence intellectuelle normalisante aux antipodes de l’originalité.

    Pourquoi ? L’une des raisons en est probablement que pour les sciences du vivant,  la question des brevets est devenue une obsession au fur et à mesure que les laboratoires publics de recherche se sont mis à vivre à la remorque de l’industrie pharmaceutique. La présence des industries pharmaceutiques s’est progressivement imposée, aboutissant par exemple à la signature de contrats nationaux entre des organismes publics et des industriels.

    Et puis sans doute aussi, parce que c’est presque exclusivement l’industrie pharmaceutique en France qui participe au financement de la recherche publique en Sciences de la Vie.  Ces industriels décideurs imaginent peut-être qu’à court terme, ils peuvent se passer de recherche conceptuelle en biologie. L’expérimentation en sciences du vivant encouragée par ce type d’industrie peut facilement tomber dans la répétition et tourner à vide en se passant de concepts. On publie ainsi dans de bonnes revues internationales, des travaux totalement descriptifs n’apportant aucune nouveauté conceptuelle. En biochimie, à partir des années quatre-vingt, la purification de molécules actives ou de récepteurs, à partir de tissus vivants, n’est pas prête de s’éteindre. Il y a tant de molécules et de récepteurs dans l’organisme à découvrir, tant de modèles animaux, tant de modèles cellulaires, tant de constructions OGM[17] sur lesquelles décliner ce type de recherche. On est avide de brevets, d’une exploitation industrielle pour de futurs médicaments et on en espère toujours des retombées financières.

    Au contraire, dans les sciences dures, la recherche appliquée n’est pas l’ennemie de la recherche théorique. La raison en est peut-être que la recherche théorique intéresse d’ailleurs beaucoup l’industrie (aéronautique, électronique, ... ). Des mathématiciens de mathématiques appliquées et des théoriciens en physique et en mécanique sont embauchés plus souvent qu’on ne l’imagine dans l’industrie après des thèses universitaires.

     

    Conclusion

    C’est dans ce contexte de vieillissement de la population des chercheurs et de délitement des valeurs humanistes et idéalistes auxquelles ils adhéraient jusqu’à présent, que les jeunes abordent le métier et la rude épreuve des concours de recrutement. La morosité est fréquente alors. Le taux de réussite est de plus en plus faible. Une  personne sur trente candidats recrutée aujourd’hui comme chargé de recherche de 2ème classe (CR2) dans de nombreuses disciplines. Même chez les plus brillants, les plus diplômés, une fois la thèse soutenue,  l’exaltation se tasse. Ils se demandent ce qu’ils vont devenir. Mais le désespoir observé autrefois semble avoir disparu suite à l’instauration d’un véritable salaire pour toute les thèses devenu obligatoire depuis 2009.

    Les souffrances observées restent celles qui sont inhérentes à la nature du travail ou à des écarts de management exercés par certains directeurs de thèse ou de laboratoire.

    Ce sont les chercheurs seniors désormais qui vont mal. Ils se lamentent sur la perte de sens de leur activité quotidienne, débordés qu’ils sont aujourd’hui par la rédaction de rapports laborieux et sans garantie de résultat pour l’obtention des crédits de fonctionnement substantiels. Les chercheurs seniors souffrent donc de manière surprenante aujourd’hui de l’angoisse de devoir être payé à ne rien faire. 

    La psychodynamique du travail fournit une grille d’analyse pertinente pour comprendre et accompagner les jeunes chercheurs incertains pour leur avenir. Ils sont toujours ballotés par les politiques de recherches successives mais se montrent prêts à vivre le meilleur lorsqu’ils sont soutenus et peuvent s’identifier à des chercheurs plus anciens qu’ils admirent.

 


[1]Isabelle POURMIR (LAGNY), Jeune chercheur, souffrance identitaire et désarroi social, L’Harmattan, 1998.

[2]« Comme les EPST ne pouvaient escompter un accroissement indéfini de leurs moyens de fonctionnement - dont la masse salariale n'a jamais représenté moins de 75 à 80% -, la fonctionnarisation les a privés des postes budgétaires nécessaires au recrutement de jeunes chercheurs ou à la création de nouvelles équipes. Telle est la raison du spectaculaire vieillissement de la communauté scientifique française auquel on a assisté : alors que la moyenne d'âge était de 30 ans au CNRS en 1970, elle atteint 40 ans en 1980 et se situe au tout début du XXIème siècle chez les quinquagénaires de ses 26 000 agents. »

Heurs et malheurs d'une politique scientifique à la française. Conférence donnée à l'Association Mémo-Sciences par Jean-François Picard  (Académie royale des sciences de Belgique, 22-23 avril 2005).

 

[3]CR2 : Chargé de Recherche de 2ème classe, grade le plus faible pour le chercheur fonctionnaire dans la recherche publique.

[4]Isabelle POURMIR, La souffrance des chercheurs, La pensée, n° 328, 2001, p 21-38. Synthèse et témoignages anonymes de chercheurs.

[5]  Voir réf.2.

[6]Dominique VINCK, Sociologie des Sciences, Paris, Armand Colin, 1995.

[7]Christophe DEJOURS et Florence BEGUE, Suicide et travail, que faire ?, PUF, 2009.

[8]Source : rapports AERES.

[9]  Témoignage de M-T. B.-P, 53 ans, chercheur en biologie : «... il n’y a plus de personnel technique dans les laboratoires. Ce sont de plus en plus les jeunes chercheurs étudiants qui les remplacent.... il y a des gens qui trouvent tout à fait normal de dire que si on manque de techniciens, on n’a qu’à prendre des étudiants ! »  Isabelle POURMIR, La souffrance des chercheurs, Synthèse et témoignages anonymes de chercheurs, La pensée, n° 328, 2001, p 21-38.

[10]Séquences filmées à revoir sur Youtube.

[11]EPST : Etablissement Public à caractère Scientifique et Technologique.

[12]AERES : Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Nouvel organe d’évaluation des équipes et des laboratoires, remplaçant dans cette fonction les commissions scientifiques des EPST.  A la différence de ces dernières, elles sont dépourvues de représentants du personnel élus.

[13]Observations personnelles non publiées.

[14] « Le décret relatif aux doctorants contractuels a été adopté le 23 avril 2009. Il institue un nouveau cadre juridique permettant aux établissements publics d'enseignement supérieur et/ou de recherche de recruter des doctorants sous un contrat spécifique. Par ailleurs, un arrêté a également été publié pour fixer les rémunérations des doctorants qui seront embauchés sous ce contrat.
En juin 2009, le ministère a publié une circulaire explicitant la mise en application des contrats doctoraux, ainsi qu'une proposition de contrat-type. » (Source : CJC 2013)

[15]ANR : Agence Nationale de la Recherche, agence de moyens créée en 2005. Elle est depuis 2007 un établissement public à caractère administratif qui finance la recherche publique et partenariale en France sous la forme d’appels à projets (APP) pour une durée moyenne de 3 ans.

[16]« Pourquoi suis-je devenue chercheuse ? Pour étendre toujours mon champ de connaissances et pour participer au travail de découverte... Comprendre un peu mieux les lois de la biologie, c’est un travail de philosophe qui amène à réfléchir différemment sur de nombreuses questions qui touchent à notre statut d’être humain. »  N. R., 50 ans, chercheuse en biologie,  in  Isabelle POURMIR, La souffrance des chercheurs, Synthèse et témoignages anonymes de chercheurs, La pensée, n° 328, 2001, p 21-38.

[17]OGM : Organisme Génétiquement Modifié.

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