L'euthanasie est-elle de gauche?

Le débat sur l'euthanasie vient d'être relancé puis refermé à l'Assemblée Nationale. Débat qui transcenderait les clivages politiques. Pourtant l'euthanasie se présente toujours comme une avancée sociétale en rapport avec le progrès, bref, une réforme de gauche. Est-ce si sûr?

L’euthanasie est-elle de gauche ?

Dr I.Marin, ancienne responsable de l’EMSP de Delafontaine 93, coordinatrice du LAM Olympiades, ancienne secrétaire  général de la SFAP

Le débat sur l’euthanasie vient d’être relancé à l’Assemblée Nationale, opposant toujours les partisans du progrès et des libertés et les réactionnaires, obscurantistes religieux faisant d’ailleurs obstruction par une multiplicité d’amendements.

Comment d’ailleurs ne pas être d’accord avec cette demande « légitime » d’un nouveau droit d’une aide active à mourir. A quoi peut servir une fin de vie dans la souffrance, dégradante et inutile ? Qui ne préfèrerait pas mourir sous anesthésie à une agonie qu’on nous décrit toujours douloureuse, longue, inhumaine. Nous devrions avoir le choix et réclamons La liberté de chacun, ma liberté.

Il faut le talent sulfureux et provocateur de Michel Houellebecq pour remettre en cause ce consensus : l’euthanasie pourrait être un signe d’inhumanité (comme elle l’avait été au milieu du 20°siècle prônée par les nazies). 

Interrogeons-nous plus prosaïquement sur l’aspect politique de cette réforme sociétale. L’augmentation des libertés individuelles serait elles toujours de gauche : liberté de propriété, liberté de déplacement (de fait réservée aux détenteurs de passeport occidentaux), liberté d’entreprendre (d’être premier de cordée) etc… Peut-être certaines libertés remettent elles gravement en cause le tissu social, la solidarité nationale, voire la justice ? En temps de pandémie, la liberté de refuser le masque semble portée plutôt par des mouvements radicaux de droite, la gauche acceptant une certaine restriction pour « sauver des vies », protéger notre système de santé, manifester sa solidarité envers les plus fragiles.

La mort, me direz-vous, ne concerne que le sujet concerné et donc sa liberté ne peut entraver celle des autres, la grande majorité qui préfère vivre jusqu’au bout voire à l’ultime bout. (Lors également de la pandémie, les mêmes 94% des français favorables à l’euthanasie, réclamaient la réanimation pour les plus de 90 ans d’âge). La question serait de proposer des prises en charge de fin de vie compatibles voire complémentaires (soins palliatifs et euthanasie). Dans cette logique de consommation (sommes-nous toujours à gauche ?) nous savons pourtant bien que l’offre conditionne la demande et qu’il suffit de présenter mieux un produit pour augmenter son attractivité. Or les soins palliatifs n’ont pas assez de moyens, ne sont pas bien répartis sur notre territoire, nous mourons mal en France, nous mourons mal dans les Ehpad, l’alternative de l’euthanasie ne vient elle pas là à point nommé pour offrir à peu de frais une mort douce pour tous.

En Ehpad si on y meurt mal, c’est qu’on y vit mal. Le système même a été dénoncé par un avis du CCNE. Une société qui abandonne ses vieux à une poignée de soignants esseulés dans des établissements par contre fort rentables au niveau boursier est-elle une société solidaire ? La gauche peut elle proposer comme remède à la solitude et à l’abandon le droit à la mort ?

Martine Aubry avait proposé une société du care, qui prendrait acte de notre vulnérabilité commune, et c’était bien de gauche. Être solidaire avec la fragilité, la revaloriser, l’accompagner et « en même temps », refuser la déchéance et l’indignité et préférer la mort est un discours dont la grammaire nous est familière mais le en même temps est-il bien de gauche ?

Quand on est malade, voire en fin de vie, on a besoin de soins et de soignants plus que de loi. Or nos soignants sont malmenés par la pandémie, au bord de la rupture pour avoir été confrontés à trop de morts et surtout trop de morts inhumaines. Les démissions s’égrènent, les écoles d’infirmières et d’aide soignantes sont désertées. Pour, en même temps, accompagner, soigner, donner sens et gout à la vie et accélérer la mort, ils ne pourront, comme le disent les rapporteurs de la loi, qu’appliquer des protocoles de soins palliatifs et des protocoles d’aide active à mourir. Ils y perdront tout le sens de leur travail car les soins palliatifs sont à chaque fois singuliers, adaptés à la personne bien loin des protocoles. La gauche peut-elle accepter cette technicisation inhumaine du soin ?

 

Nous revenons à un problème de pronom : la loi doit-elle obéir au « je » tout puissant, ma liberté, (les progressistes), au « tu » charitable (les religieux), ou au « nous » ? Comment faire société avec les vieux, les fragiles, les malades et mêmes les mourants ? Quelle image leur donner, nous donner ? Quelles formes de vie concrète leur proposer qui puisse donner du gout à la vie ? (Et on peut trouver du gout même à une vie courte, même à un instant, peut-être surtout à un instant.)  Le monde d’après sera -t-il ultra libéral, (individus consommateurs et tout puissants) ou solidaire ?

 La gauche a-t-elle abandonné l’idée de changer la vie pour préférer donner la mort ?

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