Profession : Domestique

Dans les rues d'Achrafieh, quartier chrétien et bourgeois de Beyrouth où les résidences de luxe prospèrent plus vite que les églises jésuites, il est courant de croiser de jeunes femmes asiatiques vêtues d'un uniforme gris ou rose ourlé de dentelle blanche. Longeant les murs, les bras chargés de fruits et de légumes, elles s'empressent de regagner les pénates de leurs employeurs : il s'agit de la (quasi) caste des domestiques philippines.

 

La plupart sont venues travailler au Moyen-Orient et dans les pays du Golfe dans l'espoir de toucher un salaire plus élevé que ceux proposés dans leur pays d'origine. La pimpante quarantenaire avec qui j'ai eu l'occasion d'en parler, employée chez des amis libanais, m'a expliqué qu'une compatriote et amie à elle touchait moins de 500 dollars par mois en étant professeur aux Philippines versus plus de 500 dollars en travaillant comme domestique « à l'étranger ». Quand il s'agit d'économiser pour pouvoir envoyer de l'argent à la famille restée dans les îles, peu importe que les jours de congés dépendent de la bonne volonté des employeurs et tombent souvent au compte-goutte.

 

A Beyrouth, une anecdote récente a relancé le débat sur le statut de ces jeunes (ou moins jeunes) femmes : alors qu'elle fait des longueurs dans la piscine d'un club privé standing de la capitale, une philippine se voit demander par le staff du club de sortir immédiatement du bassin. Le règlement de ce club stipule en effet que les domestiques ne sont pas autorisées à utiliser les installations. Après vérification, il s'avère que cette femme n'est autre que l'épouse du nouvel ambassadeur des Philippines. Léger couac, excuses de circonstance, etc. L'incident est vite clos.

 

Pourtant, cette méprise montre clairement deux choses : tout d'abord, qu'au Liban, certaines ethnies ont été si fortement associées à une corporation qu'ethnie et profession sont devenues une seule et même identité (Les philippines sont des domestiques, les domestiques sont des philippines). Un article que j'ai lu récemment dans le mensuel anglophone Executive rappelle que les domestiques ne sont pas les seules dans ce cas : les portiers sont égyptiens, les ouvriers, syriens, et les prostituées, slaves.

 

Ensuite, et plus grave, l'incident montre l'ampleur de la discrimination faite aux domestiques étrangers au Liban. Human Rights Watch a d'ailleurs publié une note sur la violation des droits syndicaux faite aux travailleurs migrants, et notamment aux domestiques, en 2008 au Liban.

 

Selon cette étude, certains travailleurs « connaîtraient des conditions de travail proches de l'esclavage » et, pour cette raison, le gouvernement des Philippines a « interdit à ses citoyens de travailler au Liban », ce qui, en pratique, complique encore plus les conditions de travail des domestiques qui continuent de venir, mais désormais dans la clandestinité. Selon Human Rights Watch, 100.000 femmes domestiques seraient soumises à de mauvais traitements.

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