Egypte: le droit constitutionnel est un sport de combat

234 articles sont approuvés en vingt-et-une heures. Il faut moins de temps à l'Assemblée Constituante égyptienne pour terminer un projet de constitution qu'à la planète Terre pour faire un tour sur elle-même. Un tiers de la centaine de membres de l'assemblée rend son chapeau avant que le passage en revue des articles n'ait commencé.

234 articles sont approuvés en vingt-et-une heures. Il faut moins de temps à l'Assemblée Constituante égyptienne pour terminer un projet de constitution qu'à la planète Terre pour faire un tour sur elle-même. Un tiers de la centaine de membres de l'assemblée rend son chapeau avant que le passage en revue des articles n'ait commencé. Partent les libéraux, les de gauche, les chrétiens. La seule femme autorisée en ces lieux avait renoncé plus tôt à ses prérogatives.

Restent exclusivement des hommes, Frères Musulmans ou salafistes. Pendant vingt-et-une heures, il n'y a ni chamaillerie, ni débat. Sauf sur l'heure de la pause qu'il va falloir faire pour prier et là, à trois minutes près, le choix de l'heure ne fait pas l'unanimité du tout.

Le referendum qui devait avoir lieu dans un mois sera improvisé dans huit jours. Les expatriés égyptiens auront moins le temps de réfléchir encore : pour eux, le vote tombe mercredi. Mais est-il question de réfléchir ? On imprimera à la va-vite 85 millions de oui et 85 millions de non, on passera le balai dans les écoles primaires comme avant la kermesse annuelle, et surtout, on enverra dans les files d'attente des types convaincants, pour résumer la constitution dans ses grandes lignes à des gens qui n'ont pas eu le temps de le lire, ce texte. Les voix qui, pendant les législatives, un an plus tôt, menaçaient si tu ne votes pas pour eux tu iras en enfer soufflent aujourd'hui si tu votes contre la constitution, tu votes contre l'Islam. Or, personne n'est assez fou pour vouloir voter contre Dieu. Oui à Dieu et oui au Paradis et oui au retour au calme et oui à une économie saine et oui au plein emploi, voilà ce que les partisans du oui veulent, et ils ont raison.

Les partisans du oui sont nombreux, d'ailleurs. Pas aussi nombreux que ce qu'annoncent la télévision et le parti en charge des partisans du oui - ils ne sont ni deux millions, ni trois millions à être venus jusqu'à la capitale en bus - mais ils sont beaucoup, c'est indéniable, 100.000 dans la rue les bons jours et beaucoup dans leurs salons à approuver la légitimité du président, celui qu'ils ont élu. Certains affirment, chez les partisans du non, que le score du président aux présidentielles ne fait pas de lui un vrai président. Hollande et Obama ont pourtant fait le même genre de score et personne ne vient leur dire qu'ils n'ont pas gagné assez fort, assez haut. La démocratie est une histoire de chiffres et tout ce que l'on a trouvé depuis l'Antiquité pour déterminer si quelqu'un a le droit ou non de se sentir légitime, c'est s'il dépasse la barre des 50%. Le problème, ce n'est pas de savoir si le président a été élu de façon légitime, mais si ses nouvelles mesures sont légitimes.

Entre le oui et le non, il y a la possibilité du boycott, ce mot que certains révolutionnaires brandissent comme l'arme démocratique ultime. Quand pour la dernière fois dans l'histoire mondiale un boycott s'est-il avéré efficace ? Ils disent que de leur non, on fera des boulettes de papier qu'on jettera au fond du fleuve. Ils disent que le président a le pouvoir de chausser ses bottes de sept lieues pour enjamber leur non comme un vulgaire caillou. Ils pensent qu'aux yeux de la hiérarchie éclairée, ce non là ne pèse pas autant que l'option d'en face, à trois voyelles.

Il n'y a pas que les révolutionnaires qui bottent en touche. Le jour où elle devait statuer sur l'assemblée constituante, la haute cour constitutionnelle a fait la pirouette pour cause de trottoirs encombrés par des supporters de la légitimité du président. Il y avait trop de pancartes, trop de bruit sous les fenêtres des juges de la Haute Cour. Indisposés par le remue-ménage du changement, ces hommes habitués à une justice d'huile sous Moubarak, ces hommes qui pourtant consacrent leur vie à départager le oui du non, à trancher noir blanc innocent coupable, aidés, parfois, dans leur choix, par quelques liasses dans la paume, n'ont pas tardé à faire connaître leur verdict : grève à durée indéterminée.

Mardi dernier, 12 journaux et 5 stations de télévision ont affiché noir complet en une. Eux, ce n'était pas à cause de supporters du président amassés sous leurs fenêtres, c'était à cause du décret présidentiel initial, celui qui sans prévenir a craqué une allumette au-dessus d'un pays qui sentait déjà l'essence.  

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