L'introuvable gouvernement libanais

A l'extérieur, l'inquiétude pointe : Kouchner, en visite fin octobre à Beyrouth, s'était fait précis.« Vous favorisez les tendances les plus dangereuses de la région. (…) Soyez (…) conscients de l'enjeu, l'enjeu c'est votre sécurité, l'unité du Liban, la liberté du Liban, vous devez vous ressaisir ». Ou les moqueries germent. Dans Al-Watan, journal syrien, on parlait encore il y a quelques jours d'un « jeu de yoyo » où « à chaque fois qu'un pas en avant est fait, il y a quelque chose qui retarde ».

 

Cela fait donc cinq mois que le Liban se cherche un gouvernement, et, pour n'importe quel pays, cinq mois, c'est très long (quatre mois et douze jours pour être précise). La raison principale de ce blocage est simple : malgré un processus électoral sensé être démocratique (passons sur le milliard et demi de dollars que Saad Hariri a cru bon de distribuer ici et là pour s'assurer la victoire aux élections législatives de juin dernier – 30 à 40.000 expatriés sont revenus voter au pays aux frais de la dynastie la plus riche du Liban, qui offrait gracieusement les billets d'avion aller-retour en échange d'un vote!), le Liban se caractérise avant tout par son paradigme confessionnel. Qu'un parti soit majoritaire ou dans l'opposition ne compte pas vraiment au regard de la confession qui le porte.

 

Et c'est, selon les dires d'un ami journaliste libanais, tout à fait normal que le nombre de votes ne soit pas, dans le processus de formation d'un gouvernement, déterminant, puisque, selon lui, un gouvernement libanais au sein duquel ne figurerait pas les chiites, les sunnites ou les chrétiens, serait par définition inopérant. Etonnante vision ce jour en page 2 du Daily Star où une photo de chaque membre du cabinet fraîchement formé dans la journée d'hier sur une base « 15-10-5 » (15 ministres pour la majorité, 10 pour l'opposition et... 5 pour le président Michel Sleimane !) apparaît sous la forme « Nom –Fonction – Confession - Parti ». Non seulement y figurent des sunnites, des chiites et des maronites, mais aussi des orthodoxes, des catholiques et des druzes. Pas mieux du côté des partis représentés : on en dénombre 7 ou 8 différents ! Mieux que l'ouverture à la sauce Sarkozy. Reste à savoir comment tous ces gens vont réussir à mettre en place des politiques de consensus qui parviennent à satisfaire tout le monde.

 

 

Pourquoi cinq mois et pas cinq jours ?

 

Vaste question qui ouvre grande la porte sur les méandres de la politique libanaise et ses ramifications régionales. Car le lancement de la formation d'un gouvernement s'auto-proclamant d'union nationale ne semble pouvoir se faire au Liban sans que l'Arabie Saoudite, l'Iran et la Syrie jouent en coulisse. Ce qui fait déclarer au député druze Marwan Hamadé dans un entretien donné à l'Orient le Jour hier que « le mot d'ordre est venu de l'extérieur » après une rencontre syro-saoudienne, apparemment fructueuse.

 

Il y a eu bien sûr aussi ceux qui ont vu dans la difficulté de parvenir à un gouvernement de compromis l'occasion de tirer plus à eux la couverture. A l'instar de l'ancien président Michel Aoun dont la bataille consista pendant ces cinq mois à vouloir assurer à son gendre le portefeuille des Telecoms, faisant flotter plus lourdement encore sur la politique libanaise un parfum de dynastie.

 

Aoun n'a pourtant, in fine, pas obtenu gain de cause. Et la presse se réjouit aujourd'hui avec un enthousiasme amnésique de l'aboutissement de ce tortueux processus qui a fait vaciller pendant cinq mois l'intégrité de la démocratie libanaise. Le Daily star titre en une : « D'intenses efforts libanais conduisent à la formation triomphale d'un gouvernement d'union nationale », rien de moins ! Saad Hariri, Premier Ministre « pour de vrai » depuis hier, s'est engagé à coopérer « avec tout le monde ». Si Dieu le veut, comme on dit ici.

 

Pour prolonger, un entretien du politologue Joseph Bahout sur le site iaLoubnan à lire ici : http://www.iloubnan.info/politique/actualite/id/39911/liban/«-La-composition-du-gouvernement-est-telle-que-le-cabinet-peut-être-paralysé-à-n-importe-quel-moment-»,-selon-Joseph-Bahout

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