Chroniques du couvre-feu (1)

Six heures et demi du matin en étéDerrière le rideau léger aux motifs d'estampe japonaise, le ciel bleuit. Il est six heures ce mercredi et, comme souvent, au creux de l'été, il n'est pas inhabituel, au Caire, de se coucher à l'aube. 

Six heures et demi du matin en été

Derrière le rideau léger aux motifs d'estampe japonaise, le ciel bleuit. Il est six heures ce mercredi et, comme souvent, au creux de l'été, il n'est pas inhabituel, au Caire, de se coucher à l'aube. 

Prisonnier entre la rotation du ventilateur accroché au plafond, défiant la gravité, et l'air qui arrive de dehors, le rideau ne dégonfle pas. Je le regarde pendant un moment. Je pense aux voiles des felouques sur le Nil. Cette aube est belle, elle m'entraîne dans un sommeil serein. 

Je me réveille six heures plus tard. Les nouvelles sont mauvaises. C'était dans l'air, une possibilité inéluctable et lointaine. Et puis c'est arrivé. 

De l'autre côté de la ville, à l'heure où je sombrais et où d'autres mouraient, le ciel était-il aussi bleu que le carré dans ma fenêtre ?

Mounira est calme. Des magasins ferment. Les rues se vident, là où d'habitude on trébuche sur des gens et des embouteillages. Des photos de morgues improvisées et de barrages circulent. 

Dans la cuisine affluent par le vasistas les voix dissonantes des postes de télévision et de radio. La mosquée voisine multiplie les prières à la mémoire des nouveaux martyrs. Parfois elles sont recouvertes par le moteur gras des hélicoptères qui surveillent la ville. C'est à ça que doit ressembler le bruit de la guerre. 

J'échange avec Heba, qui habite à Nasr City. Son quartier me paraît loin comme Tombouctou ou Hawaï. Elle a vu des manifestants passer sous ses fenêtres. Ca lui a fait drôle comme un char au bout de la rue. Le pont est fermé, le tunnel bloqué. Heba ne sortira pas de chez elle aujourd'hui.

Je pense : il faut acheter du produit vaisselle. Je me demande si le supermarché est ouvert. 

Hicham est torse-nu, les pieds sur le bureau. Il dit d'une voix fermée : "Je t'annonce officiellement qu'à partir de maintenant, nous sommes en état d'urgence". Personne ne respecte les couvre-feux ici, je dis. Ca n'empêche pas l'état d'urgence d'être officiel, il répond. 

Une équipe d'envoyés spéciaux doit arriver ce soir de Beyrouth. J'aimerais que leur avion n'arrive jamais, qu'on décide collectivement de tout rembobiner et d'essayer encore. Mais la trotteuse continue de trotter avec une régularité ordinaire. Il est seize heures et cette journée qui a très tôt et très mal commencé donne envie de se recoucher pour oublier le monde. 

 

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