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Billet de blog 19 novembre 2009

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A Beyrouth, sous les pavés : de l'art

A en juger par le contenu du Lonely Planet, la vie culturelle de Beyrouth se résume à une poignée de clubs de jazz hors de prix, copies levantines des maisons mères occidentales (à l'instar du"Blue note", par exemple, pour les nostalgiques de NewYork) et à deux musées, fermés pour travaux en ce moment.

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A en juger par le contenu du Lonely Planet, la vie culturelle de Beyrouth se résume à une poignée de clubs de jazz hors de prix, copies levantines des maisons mères occidentales (à l'instar du"Blue note", par exemple, pour les nostalgiques de NewYork) et à deux musées, fermés pour travaux en ce moment. Triste tableau. Heureusement, la vie culturelle d'une ville comme Beyrouth, qui ne cesse de bourgeonner, de se renouveler et, surtout, qui aime garder secrets ses QG artistiques, n'a que faire du Lonely Planet.

Ce n'est donc pas dans ses musées que Beyrouth expose, mais dans sa foule de petites galeries, tenues par des amoureux de l'art contemporain avides de faire découvrir la jeune garde libanaise, malgré les difficultés économiques qu'une telle entreprise impose. Le dynamisme du secteur est tel qu'on peut facilement aller à 4 vernissages par semaine. Bien sûr, l'étiquette "art contemporain" draine encore ses boulets du genre, qui ne dépassent pas l'art floral et la nature morte d'instruments de musique.

Mais l'élan est là, grâce à des artistes libanais d'autant plus contestataires qu'ils sont souvent expatriés ou mobiles. Comme par exemple l'excellente Lamia Ziadé, résidant à Paris, exposant jusqu'à début décembre dans une petite galerie de Hamra, quartier anglo-estudiantin de Beyrouth, qui détourne les codes bling-bling de la capitale libanaise au profit d'une critique sévère de la condition de la femme au Moyen-Orient (voir son Syrian nude ci-dessous en pièce jointe). Ou comme le jeune Mokhtar Beyrout, 20 ans, qui expose au Café Prague (haut lieu de rencontre des « beautiful people » de Hamra) une série de portraits sensibles de libanais comme miroirs d'une société hybride.

Il existe bien de rares journaux culturels (l'infatigable Agenda Culturel pour les francophones, publié sans discontinuer depuis 15 ans, et le fraîchement ressuscité Time Out Beirut pour les anglophones) qui s'échinent à recenser les événements de la capitale. Mais dans l'ensemble il reste difficile d'être au courant de « ce qui se passe » sans que des amis locaux mieux renseignés que la moyenne ne lâchent sur un ton léger « tiens, ce soir, au Walimat, je crois qu'il y a quelque chose ».

Encore il y a quelques jours, une amie libanaise m'a fait découvrir son restaurant préféré de Gemmayzeh, le quartier de Beyrouth où la vie nocturne bat son plein jusqu'aux petites heures de l'aube. Dans une rue de traverse, derrière une armée de bars réalisés sur le même design du plus pur style beyrouthin (ça brille, ça fait du bruit et c'est fait dans des matériaux chers), au delà de la foule de jeunes brunes au brushing impeccable, aux jupes trop courtes et aux boyfriends gominés, passée la nébuleuse de BMW et de Porsche Cayenne, là, dans cette rue que je n'avais jusqu'ici jamais remarqué, elle s'arrête devant une petite porte grise en métal, sans inscription, sans nom, sans rien et me dit : « C'est ici ». Derrière, un charmant jardin où l'on sert une excellente cuisine libanaise. Je n'ai pas retenu le nom de ce restaurant, je ne l'ai jamais vu écrit mais je le recommande désormais à tout le monde. Comme pour tous les autres lieux culturels, gastronomiques ou artistiques, les traces sur Internet sont rares et/ou introuvables et/ou trop datées pour être intéressantes.

Est ce parce qu'on se sent privilégié d'être du côté de ceux qui savent que l'on apprécie une soirée de courts-métrage arty et pointus au Beirut Art Centre, plateforme d'art contemporain protéiforme à la périphérie de la ville ? Est ce parce qu'on est passé quinze fois devant sans y voir autre chose qu'une vieille demeure libanaise poussiéreuse qu'on se réjouit des expos photos et des concerts organisés par la résidence d'artistes Zico House ? Est ce parce qu'on a fait toute la ville en taxi collectif pendant une heure avant de trouver le bon bâtiment de la bonne zone industrielle qu'on se sent régénéré après un macaron au vernissage de la galerie Running Horse ? C'est en tout cas avec la joie d'une néophyte que je participe aujourd'hui fièrement au puissant bouche à oreille local.

Je m'en référais à ma colocataire l'autre jour, trépignant d'avoir mis des semaines pour découvrir des lieux que tout le monde ici a l'air de connaître depuis des années lumière et accusant le Lonely Planet de ne pas faire leur boulot correctement. Elle me répond, désignant le guide de voyage incriminé du bout du menton : « If it's in it, it's not underground ».

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