La nouvelle amitié syro-libanaise

Quel effet ça peut bien faire de serrer la main de l'homme qui a commandité l'assassinat de son propre père ? Le chauffeur de taxi à qui je posai la question n'a pas souhaité y répondre. « Tu vas finir par me créer des problèmes ! ». Nous venions d'apprendre à la radio que, à la surprise générale, Saad Hariri était à Damas samedi après-midi.

 

A la lecture de la presse aujourd'hui, pas de doute, la rencontre avec Bashar el-Assad a été un succès. Après s'être « chaleureusement serrés la main et embrassés », les deux hommes ont eu l'occasion de s'entretenir longuement au cours de trois rencontres bilatérales, dont la première a duré trois heures. L'agence officielle syrienne Sana les a elliptiquement résumées ainsi : « (ont été discutées) l'histoire des relations syro-libanaises et la manière de surmonter les effets négatifs qui ont entaché ces relations pendant une certaine période ».

 

Saad et Bashar se seraient mis d'accord sur la délimitation des frontières entre les deux pays. Mais auraient évité avec tact les sujets plus épineux (si, si, il y a plus épineux que la délimitation des frontières), tels que l'existence du Tribunal Spécial pour le Liban, chargé d'enquêter sur l'attentat qui a provoqué la mort de Rafic Hariri le 14 février 2005, ainsi que 21 autres personnes. Il semble plus que probable aujourd'hui que les services de renseignement syrien et libanais soient sinon responsables de l'attentat, du moins largement impliqués. (Il paraît très peu probable, voire impossible, que la tonne d'explosifs nécessaire à la réalisation de l'attentat ait pu sortir de Syrie sans que les services secrets ne donnent leur aval).

 

Saad Hariri a poussé la conscience professionnelle jusqu'à passer la nuit sur place, où un dîner en son honneur était dressé dans le palais présidentiel. Il a déclaré vouloir établir des relations « privilégiées et sincères » avec la Syrie afin de « préserver le Liban et les arabes face à la politique israélienne qui continue de violer les droits arabes ». Même si le spectre israélien explique partiellement ce retournement de situation, la rencontre n'en reste pas moins historique. 30 ans de tutelle syrienne au Liban ont marqué du sceau de l'inimitié les relations entre les deux pays, dont le paroxysme a été atteint en 2005. Côté libanais, avec l'attentat contre Hariri en février, et côté syrien, avec le retrait forcé de leurs troupes en avril.

 

« Vers l'assainissement des relations bilatérales ? » titrait L'Orient le Jour ce matin. La Syrie et le Liban n'ont en effet établi des relations diplomatiques qu'en octobre 2008, soit plus de 60 ans après la proclamation de leur indépendance ! Saad Hariri n'avait, à ce jour, jamais eu de contact avec le gouvernement syrien. Sa visite couronne donc, sur un plan formel, les efforts diplomatiques récemment déployés de part et d'autre de la frontière : il y a un an, la Syrie ouvrait une ambassade au Liban, et en mars 2009, c'était au tour du Liban d'envoyer l'un de ses ambassadeurs en Syrie. Il faut maintenant voir à quel point ces efforts sont sincères et s'ils résisteront au prochain accroc.

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