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Billet de blog 23 sept. 2013

Un pays compliqué dans une région compliquée

Vous avez une affection personnelle pour la Syrie depuis que vous y êtes allée en vacances en avril 2007 avec vos deux enfants.

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Vous avez une affection personnelle pour la Syrie depuis que vous y êtes allée en vacances en avril 2007 avec vos deux enfants.

Vous êtes revenue avec du savon d'Alep pour plusieurs amis, et pour vous. Une savonnette de la couleur d'une pierre sur laquelle le mot « Alep » est gravé en arabe décore, aujourd'hui encore, le coin gauche de votre baignoire (vous aimez beaucoup le savon d'Alep, mais vous préférez vous doucher, comme tout le monde, avec du gel douche acheté chez Monoprix). 

Vous savez que c'est l'aîné des Assad, Basel, qui était destiné au pouvoir. Vous aimez beaucoup cette histoire, vous trouvez qu'elle a la trame d'une tragédie grecque : l'accident de voiture mortel sur la route de l'aéroport, le gentil Bachar arraché à son cabinet d'ophtalmologie londonien, puis dépêché à Damas pour apprendre le pouvoir. 

Vous avez lu le reportage que Vogue a consacré à Asma el-Assad en mars 2011 et vous avez pensé qu'un régime plus jeune, plus ouvert et - appelons un chat un chat - plus occidentalisé était une bonne nouvelle pour ce pays où vous projetiez alors de retourner en vacances.

Cet hiver, vous avez lu les révélations du Guardian sur les achats en ligne d'Asma el Assad. Vous ne lui reprochez pas d'aimer les chaussures Louboutin mais vous êtes outrée qu'elle puisse dépenser plusieurs dizaines de milliers de dollars alors que son mari est, d'avis général, un dictateur responsable de la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes. 

Vous êtes outrée mais vous vous identifiez secrètement à Asma el-Assad et vous vous demandez ce que vous feriez à sa place (il vous arrive aussi de vous identifier secrètement à Kate Middleton et à Christine Lagarde – mais jamais à Angela Merkel).

A l'été 2012, sur la plage, vous avez appris dans Libération que la citadelle d'Alep était occupée par des soldats du régime et que les souks avaient brûlé. Vous avez repensé à vos vacances là-bas, au thé pas à la menthe que vous avez bu à la buvette de la citadelle avec vos enfants, à la vue enchanteresse de la ville qu'il y a là-haut. 

Vous déplorez aujourd'hui que ce pays, où vous avez depuis plus de deux ans renoncé à retourner en vacances, soit tombé aux mains des islamistes. 

Vous dites « Pauvres Syriens » comme avant vous avez dit « Pauvres somaliens », « Pauvres tchétchènes » et « Pauvres Libyens ».

Vous n'êtes pas payée pour vous exprimer à la télévision et à la radio au sujet de la Syrie, et quand vous entendez Elizabeth Guigou chez Frédéric Taddeï rappeler la différence entre le jus ad bellum et le jus in bello, vous vous félicitez de ne pas avoir à le faire.

Vous êtes pour ou contre l'intervention en Syrie de même que vous êtes pour ou contre la disparition du mot « race » de la Constitution Française. Vous êtes une citoyenne normalement éclairée, née dans une société qui vous encourage à avoir un avis sur tout, même s'il n'a pas d'influence (surtout parce qu'il n'a pas d'influence).

Vous ne vous considérez pas comme une interventionniste mais, en réfléchissant bien, vous reconnaissez que vous étiez favorable au déploiement des casques bleus et de l'armée française au Rwanda, à des bombardements de l'OTAN au dessus des Balkans et à une no fly zone en Libye. Vous étiez également favorable à une collecte de riz pour la famine en Somalie, vous trouviez que c'était un beau geste (à l'époque, vous étiez secrètement amoureuse de Bernard Kouchner).

Vous ignoriez jusqu'à il y a quelques semaines ce qu'était le gaz sarin, et vous ne vous en portiez pas plus mal.

Vous n'avez pas envie de passer pour une insensible (vous êtes sensible à la chose politique, aux droits de l'homme, vous avez pleuré quand le mur de Berlin est tombé par exemple) mais dans le cas de la Syrie, vous avez un doute. Vous savez que la Syrie est un pays compliqué dans une région compliquée. Vous ne prétendez pas en savoir plus que ce que vous avez lu ou que ce qu'on vous a appris, mais si le régime de Bachar tombait, il n'y aurait qu'une poignée d'islamistes pour le remplacer, non ?  

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