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Billet de blog 23 oct. 2009

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Beyrouth et les enjeux de la reconstruction

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"Stop Solidere", peut-on lire sur un gigantesque panneau accroché sur la façade de l'Hôtel St Georges dominant la corniche, ancien QG du gratin beyrouthin et international.

L'hôtel est partiellement détruit. C'est en effet à quelques mètres de là seulement que le spectaculaire attentat à la voiture piégée, qui provoqua la mort de l'ancien Premier Ministre Rafic Hariri en février 2005, a eu lieu. Depuis, Fady el-Khoury, son propriétaire, n'a de cesse de vouloir reconstruire son bien. Ce que le magnat de l'immobilier, Solidere, n'entend pas de cette oreille.

Selon les dires d'un membre de l'Association des Ayant-droits, qui manifeste contre les actions de la joint-venture tentaculaire, à chaque tentative de début de travaux amorcée par la direction de l'hôtel, les camions transportant le matériel sont arrêtés, sans raison apparente, par la police (qui travaille pour le gouvernement qui lui même dirige indirectement Solidere).

Ironie ? Solidere se prononce "Solidaire". Cette société d'exploitation foncière et immobilière est née du désir de Rafic Hariri, à la fin de la guerre, au début des années 90, d'organiser la reconstruction de Beyrouth afin que la ville redevienne le hub touristique de luxe du Moyen-Orient qu'elle était auparavant. Un centre ville reconstruit représentait, pour Hariri, le symbole absolu d'une franche réconciliation nationale.

Sauf que la "méthode" de Solidere pour s'approprier le centre-ville et pouvoir mettre à bien tous ses projets de développement consista à chasser les 36.000 personnes qui habitaient encore dans leurs maisons du centre-ville à la fin de la guerre. Et à leur distribuer généreusement, en dédommagement, des actions sans valeur.

Pire, la "reconstruction" a consisté à détruire de façon massive des bâtiments à valeur historique qui auraient tout aussi bien pu être restaurés, un procédé que l'historien et archéologue libanais Albert Naccache a qualifié de "massacre du patrimoine historique". Dans un passionnant article de Liliane Buccianti-Barakat intitulé "Reconstruction et territorialisation touristique, le cas du centre-ville de Beyrouth", l'auteur soulève les interrogations suivantes :

"Quand on connaît le rôle que le patrimoine, la mémoire des espaces jouent dans le renforcement de l'identité d'un territoire, les décideurs croyaient-ils vraiment que la destruction de 83% du patrimoine arabo-ottoman permettrait la remise sur pied de la société libanaise ? Alors que la guerre civile s'était terminée "sans vainqueurs ni vaincus" ? Que les troupes syriennes et israéliennes occupaient encore le pays ?"

Puisque le Premier Ministre actuel, Saad Hariri, en tient les rênes, il paraît peu probable que l'emprise de Solidere sur la transformation de Beyrouth s'atténue dans les années à venir. Il est pourtant regrettable qu'à aucun moment, ses dirigeants ne tiennent compte du rôle de la pierre dans le devoir de mémoire d'un pays fracturé, aux plaies encore ouvertes, et dans l'inconscient collectif d'une nation.

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