Moi, Saïd el Gazar, juge en colère


Regardez moi ce misérable avec son porte-documents et sa mauvaise coupe de cheveux. Encore un qui cocotte jusqu'à la barre. Je les connais, les avocats, je connais bien mes ouailles et celui-là, je l'ai vu tout de suite qu'il débarquait du Caire et qu'il prenait les habitants de Minya pour des blaireaux, des édentés, des protagonistes de western. 

Ah, il se croit au Far West le petit chéri bilingue à sa maman, avec son diplôme de l'Université Américaine accroché au dessus de la toile cirée dans le salon des parents, il croit qu'il va nous faire avaler que les droits de l'homme sont universels ce salop là. Qu'il a assez de matière pour me défier, moi, Saïd el Gazar ! Et bien on va lui en donner du show puisque Monsieur est venu goûter au Far West !

Chez les El Gazar, on est juges depuis bien avant la naissance du roi Farouk. Mes aïeuls ont contribué à bâtir la charpente de ce système juridique innovant, exemplaire, le plus élaboré d'Afrique et de tout le monde arabe réuni. Toute la Moyenne Egypte et une douzaine de gouvernorats sont venus pleurer à nos pieds et demander pardon pour leurs forfaits sur six générations.

Ah ça, pleurer, ils savent ! A les entendre, le système judiciaire égyptien serait un monstre d'arbitraire fait pour sacrifier agneau après agneau. Ils ne peuvent pas s'empêcher de chaparder ce que possède leur voisin (hectares, âne, épouse) et après, quand on leur dit que non, ils ne peuvent pas, il y a des lois dans ce pays, alors ils viennent en famille supplier Allah de les tirer de là, comme si on était à la mosquée et pas à la Cour !

Je vais vous dire une chose. Dans cette salle, je suis le purgatoire et la colère divine, le corps du roi et son royaume. Si je veux condamner à vie un mécréant qui a volé des vêtements, je PEUX le faire. 

Vous préféreriez vivre dans un pays où le vol n'est pas sanctionné peut-être ?

Et qu'on ne vienne pas me rebattre les oreilles avec l'état des prisons égyptiennes et ce que je suis censé savoir qu'il s'y passe. Si ce fils de chaussure (je parle du voleur de vêtements) ne voulait jamais voir l'intérieur d'une prison, il n'avait qu'à se retenir ! Et ceux qui aimeraient vivre dans un pays où les prisons sont agrémentées de pelouses, de librairies et de machines à café, qu'ils aillent tous se faire cuire un oeuf en Scandinavie !

Avec les accusés Frères Musulmans, ce n'est plus de la sensiblerie, c'est carnaval. Je vous en prie, venez assister aux audiences et dites moi que ça ne vous fait pas penser à Rio de Janeiro en février, sans les plumes. Ils sont intenables. Ils se lèvent, ils hurlent quand ce n'est pas leur tour de parler. Ils n'attendent que ça que je sorte le fouet et que je fasse d'eux des martyrs ! Ils rêvent de s'évanouir devant les photographes étrangers qui s'empresseront d'en faire leur cause ! Car la presse internationale ne se nourrit que de gentils et de méchants. 

Mais quand ils sont défendus par un spécimène comme celui que j'ai devant moi, le genre qui lit la Déclaration des Droits de l'Homme de 1948 avant de s'endormir, qui sera le premier à se précipiter pour aller chialer dans les jupes d'Amnesty International à la sortie de l'audience et déplorer l'état de sa pauvre patrie pourrie, et que ce bachi-bouzouk là OSE me demander à MOI de me RÉCUSER en première séance... !

J'ai été obligé de sévir. 

Je ne pouvais plus les voir en peinture, les martyrs de l'année et leurs défenseurs gominés. C'est pourquoi j'ai demandé aux avocats de me rendre leur défense par écrit. Pour ne plus avoir à les entendre. Tout simplement. Je ne veux plus les voir arpenter ma cour et devoir me taire quand ils expliquent ce qu'est à leur avis la justice. 

C'est moi qui les ai inventés peut-être, les actes de violence qui ont suivi l'évacuation de Rabaa, en août dernier ? C'est moi qui ai foutu le feu à Minya, l'année dernière ? A ses églises, son musée ? C'est moi qui ai tué cet officier de police ? Ces gens n'ont aucun respect pour ce pays, ou pour l'ordre, et il faudrait que moi, je fasse preuve d'intelligence ?

Non, non, c'est terminé, ça leur apprendra à faire les zouaves, l'Egypte ce n'est pas un zoo à ciel ouvert, il y a des règles, et comme partout, les outrepasser peut coûter cher. 

Tout ce que je demande c'est un peu de silence et de solennité. S'il vous plaît, je parle, là, oui, aujourd'hui, il n'y a que moi qui parle, et toi le vendu, tu ne vas pas sentir l'eau de toilette longtemps, c'est moi qui te le dit mon petit père, de juge à avocat, je te le promets, des verdicts comme celui que je m'apprête à rendre, tu ne vas pas en voir beaucoup dans ta carrière. 

Hum, hum. 

Dans l'affaire de l'homicide de l'officier de police pour laquelle nous sommes aujourd'hui réunis, je déclare coupable les 529 accusés et les condamne tous à mort. Tous. 

Messieurs, bonne journée. 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.