25 raisons d'espérer pour l'Egypte

C'est un jeu qu'on fait à l'ambassade, dit le Monsieur de l'Ambassade. J'écris sur le tableau « Une raison d'espérer » et l'équipe doit trouver des idées. Ça a l'air simple, mais ça ne l'est pas, vous allez voir.

C'est un jeu qu'on fait à l'ambassade, dit le Monsieur de l'Ambassade. J'écris sur le tableau « Une raison d'espérer » et l'équipe doit trouver des idées. Ça a l'air simple, mais ça ne l'est pas, vous allez voir.

Le Monsieur de l'UE tente : le Canal de Suez ? C'est quand même pratique, ce paquet de milliards qui tombe dans les caisses de l'Etat chaque année sans qu'il n'ait rien à faire.

Moui, le Canal de Suez, mais bon, il faudrait quelque chose de plus gros, de plus absolu, pour sauver l'Egypte. On parle du pays aux dix plaies bibliques, là. Si les problèmes du pays se limitaient aujourd'hui à une invasion de sauterelles ou de moustiques, le pays irait bien !

Aha. 

Ce serait plutôt les trente-cinq plaies de l'Egypte aujourd'hui !

Aha.

Le jeu continue.

Le FMI ? Le Qatar ? Les Etats-Unis ? Le gaz ?

Je tente : la création de comités locaux dans les quartiers marginalisés du Caire depuis la Révolution ?

Moues en face. Pas assez tangible.

Pour espérer, il faudrait voir sortir d'un bled du Delta un De Gaulle en tenue de Superman. Ça, ce serait tangible. 

La participation des femmes à la révolution ? Le score de Hamdeen Sabbahi aux élections présidentielles ?

Tout est balayé. Personne ne fera de double six ce soir. 

De l'autre côté de la table, le diagnostic est sévère. On m'apprend que d'ici cinq ans, l'Egypte deviendra une République islamique autoritaire. La comparaison avec l'Iran de 1979 est établie sans nuance. Pourquoi faire des distinctions puisque c'est la même chose ?

Les esprits divinatoires qui s'expriment ainsi avec confiance semblent avoir oublié ce qu'ils (pas eux personnellement, mais leurs chefs, leurs prédécesseurs, tous les faiseurs d'idéologie que le système diplomatique ne se lasse pas de produire) affirmaient pendant les soulèvements à l'hiver 2011. D'abord, ils n'ont rien vu venir – mais ce n'est pas le problème – et ensuite, ils n'ont pas voulu voir – et c'est là tout le problème. 

A les regarder, aujourd'hui, on peut être tenté de croire qu'ils détiennent encore les clés du futur. Qu'ils ont à leur disposition des canaux d'information hors du commun. Que leur opinion vaut de l'or. 

« Toi et tes amis révolutionnaires ».

Chacun met ce qu'il veut derrière le mot « Egypte ». Pour le Monsieur de l'UE, il s'agit de la santé économique du pays. Pour le Monsieur de l'Ambassade, de la nature laïque et libérale de son gouvernement. Et pour le président Morsi, qui a récemment menacé les audacieux tentés de « mettre un doigt dans l'Egypte » de le leur couper (fin de citation) – on n'ose à peine imaginer à quoi il pense quand il pense à l'Egypte.

Pendant ce temps là, « mes amis révolutionnaires » continuent leur petit chemin dans la grande fourmilière.

Avant-hier, une centaine d'entre eux assistait à un « open mike » dans une salle du centre du Caire. Sur scène, il y avait un micro. N'importe quel membre du public était invité à venir s'exprimer sur n'importe quel sujet. Une fille voilée avec vingt kilos de trop est venue dire qu'elle aurait aimé être ballerine et qu'à la base, elle voulait faire une démonstration de danse classique ce soir mais que... puis s'est tue, laissant le public rire gentiment à ses dépens avant de disparaître, soudain timide, précisant en quittant la scène qu'elle ne voulait pas parler trop longtemps. Un copte d'un mètre cinquante est venu se plaindre des deux grands problèmes de sa vie : être chrétien et trouver des vêtements d'homme à sa taille. D'autres ont lu des poèmes s'adressant à leur pays – l'Egypte – comme à une maîtresse turbulente, d'autres ont chanté, d'autres sont venus murmurer dans le micro un discret « Le peuple veut la chute du régime ». Un autre, enfin, a demandé au public ce qui allait bien en Egypte depuis la Révolution et après une dizaine de suggestions repoussées du revers de la main, un ami complice a suggéré : « L'armée ? ». Le garçon sur scène a acquiescé avec un soulagement surjoué. « Exactement, l'armée ! ». La salle a explosé de rire. 

Ce soir là, vingt-cinq raisons d'espérer pour l'Egypte ont défilé devant le micro. Comme dans la chanson de Nina Simone, toutes ont dit : I ain't got no... I got life.  

http://www.youtube.com/watch?NR=1&v=L5jI9I03q8E&feature=endscreen

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