Là où les journalistes vont chez eux

 

Au Liban, comme ailleurs, la question de la liberté de la presse est sensible. Au Liban, plus qu'ailleurs, le sujet est controversé.

 

Deux sons de cloches opposés retentissent dès que la question de l'indépendance des médias libanais est mise sur le tapis. Il y a ceux qui assurent qu'ils sont « les plus libres et les plus expérimentés du monde arabe » (RSF) et il y a ceux qui rappellent l'histoire violente de ces dernières années – la tâche. Il y a ceux qui affirment qu'au Liban la presse demeure un quatrième pouvoir réel, un lieu de contestation, de débat et de résistance politique. Et ceux qui montrent du doigt la politisation extrême de la sphère médiatique, forcément nuisible à son indépendance.

 

D'abord, il y a un chiffre – qui vaut ce qu'il vaut, les critères étant forcément réducteurs : au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières en 2009, le Liban tient la 61e place, calé entre le Koweit et le Bostwana. Un rang pas très reluisant, donc. Sauf si l'on tient compte du fait que le Liban était 107e en 2006 et encore 67e l'année dernière.

 

Et puis, il est difficile de ne pas se poser quelques questions à l'aune des assassinats et des tentatives d'attentat perpétrés à l'encontre de grandes figures anti-syriennes du journalisme national ces dernières années (anti-syrien signifie bien évidemment que ces journalistes s'opposaient à l'occupation du Liban faite par la Syrie, et pas autre chose). Je lis des essais de Samir Kassir, ancien éditorialiste au grand quotidien An-Nahar, et je découvre sur les quatrièmes decouverture une notice biographique qui stipule sobrement « assassiné le 2 juin 2005 à Beyrouth dans un attentat à la voiture piégée ». J'entends parler d'une ancienne star du journal TV de la chaîne LBC, May Chidiac, et en cherchant plus d'infos sur elle, on trouve « connue pour ses positions anti-syriennes, échappe par miracle à un attentat à la voiture piégée le 25 septembre 2005 ». Elle est aujourd'hui amputée d'un bras et d'une jambe. Même si ces événements « remontent » à 2005, il est impossible qu'ils n'aient pas un quelconque impact psychologique sur la façon dont les éditorialistes et rédacteurs en chef vivants pratiquent leur métier aujourd'hui.

 

A ce sujet, un entretien passionnant de David Dadge publié dans l'Orient le jour cette semaine donne quelques pistes de réflexion. David Dadge est le directeur del'International Press Institute (IPI) dont la mission principale consiste à défendre l'article 19 de la Charte des Droits de l'Homme (« Chacun a le droit de rechercher, de recevoir et de diffuser librement l'information ») en sillonnant le monde pour aller à la rencontre de journalistes en détresse. Dadge y explique que la situation au Liban pose problème dans la mesure où la politisation des médias est totale. Chaque groupe, chaque personnalité possède son propre média, à l'instar d'Al-Moustaqbal, le journal du clan Hariri. Or, si la représentation confessionnelle est telle, alors « l'espace accordé aux journalistes n'existe plus, puisque chaque média s'adresse à un groupe social en particulier ».Ce qui, de fait, tue l'indépendance potentielle des médias en question, car « un média indépendant doit pouvoir s'adresser à toute la société ». Logique.

 

Et c'est bien là où le bât blesse.Car dans le futur proche de la presse libanaise, on voit mal comment pourrait magiquement émerger des rédactions dont la mixité dépasserait les clivages confessionnels et politiques. Et qui permettrait à l'information d'être rapportée à tous les citoyens teintée d'une analyse subjectivisante et non pas détournée, broyée sous le poids du message politique à transmettre pour faire plaisir au public cible.

 

Certaines tentatives allant dans ce sens ont pourtant vu le jour : le site Ya Loubnan, lancé il y a deux ans, cherchait précisément à dépasser ces clivages. Leurs auteurs, rencontrés il y a deux jours au Salon du Livre, m'ont réaffirmé avec enthousiasme leur projet de vouloir créer un média indépendant qui parle aux jeunes. Il est même question que le site, aujourd'hui en anglais et en français, propose bientôt une version en arabe. Je demande aux auteurs de Ya Loubnan s'il est vrai que l'anonymat des articles est une volonté de la rédaction de laisser plus de marge de manoeuvre aux propos de ses journalistes. On me répond avec surprise que pas du tout, les articles sont signés, il n'y a aucun problème de ce côté là, pourquoi est-ce que les auteurs ne signeraient pas leurs articles, non, vraiment, rien à voir avec le climat politique.

 

Bon. Je me contenterai pour l'heure de continuer à lire les journaux avec circonspection.

 

J'en profite pour rappeler que sur le sujet, nul cocorico : la France est cette année en 43e position du classement RSF. Elle était 35e en 2008.

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