Fichage et vie privée : cessons d’abdiquer notre liberté !

 Une de mes dernières actions en tant que directrice des Archives nationales a été de rendre possible l’exposition « Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 60 » (1).Je considérais qu’il était du devoir du grand service public  de la mémoire et de l’histoire, que sont les Archives nationales, de donner au citoyen les outils de compréhension du  mouvement de fichage, débuté au XIXe siècle, auquel l’outil informatique a donné aujourd’hui tellement d’extension. Cette exposition qui s’est tenue de septembre 2011 à janvier 2012 a connu, je crois, un réel succès et montré l’actualité du sujet. Ces dernières semaines, plusieurs évènements d’origine différente sont venus enrichir le débat : suspicions d’utilisations frauduleuses de fichier de police, photographie à son insu d’un citoyen dans son jardin, modification des règles de confidentialité par le même Google, adoption par l’Assemblée nationale de la proposition de loi « sur la protection de l’identité » ouvrant la voie à la constitution d’une base de donnée centralisée contenant les données biométriques des individus (2), projet de création d’une carte vitale biométrique…

« Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteinte à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes »  affirme la Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948, art. 12.

Or, aujourd’hui, la vie privée est triplement menacée.

Elle peut l’être par le souci des états de contrôler, de lutter contre les fraudes, d’assurer la sécurité publique (3). Et il faut se féliciter de bénéficier en France d’un organisme tel que la CNIL et d’associations vigilantes comme la Ligue des droits de l’homme.

Elle l’est par les grandes entreprises du web qui en prenant un quasi monopole sur la diffusion de l’information ont pris aussi la mesure de leur pouvoir et de la mine d’or que représente le recueil des données personnelles de l’internaute. Ce dernier, heureux contemporain de l’extraordinaire ouverture sur le monde qu'offre l’internet, n’est pour elles qu’un consommateur en puissance, un produit que l’on cherche à cibler pour mieux le vendre.

Mais, et c’est l’objet principal de mon propos, il ne faut pas exonérer notre responsabilité individuelle car  nous sommes en la matière nos pires ennemis, victimes consentantes du système. Nous abdiquons notre liberté, séduits par l’infinité des possibilités offertes par le monde de l’internet. Nous laissons activée la localisation de notre téléphone pour retrouver nos amis ou chercher le restaurant le plus proche. Nous acceptons que les cookies envahissent notre ordinateur et trouvons même plaisant de se voir reconnu sans avoir à s’identifier. Nous transférons nos données dans des nuages si commodes et à la terminologie si douce. Nous laissons nos enfants disperser à tout vent les éléments de leur vie privée, au risque de se voir pour toujours poursuivis par ceux ci. Amateurs de généalogie, nous envoyons même pour analyse notre ADN à l’étranger, sans penser aux banques de données ainsi constituées (4). J’entends souvent en réponse aux craintes ici exprimées la phrase suivante : « je n’ai rien à cacher » avec le corollaire  suspicieux : « si tu ne veux pas être tracé, aurais tu des choses à cacher ? ». Mais, la liberté n’est elle pas aussi faite de petits riens dont celui de pouvoir s’évader et de n’être confronté qu’à soi même ? Certes, les données collectées ne disent pas tout de ce qu’est un individu mais le moi virtuel nous appartient tout autant que le réel. Enfin, et même si c’est une antienne, on ne dira jamais assez que la transparence absolue c’est la dictature.

Aussi, l’amatrice de science fiction, que je suis, ne veut pas que la réalité  rejoigne celle décrite dans certains de ses romans et  films préférés. Elle ne veut pas être identifiée par sa rétine à tout moment de la journée; elle ne veut pas savoir quelle sera la durée de vie de ses (petits) enfants à leur naissance ni les maladies qu’ils pourraient développer. Elle revendique des espaces hors de toute atteinte.

La « geek » veut avoir la force de déconnecter sa panoplie d’appareils tous synchronisés et estime fondamental que les enfants de notre pays soient instruits à l’école des usages de l’internet et des réseaux sociaux, de leurs  extraordinaires ressources mais aussi des dangers afférents.

L’archiviste est marquée à jamais par la manipulation des fichiers papiers de la deuxième guerre mondiale, le sentiment de vertige et d’oppression  devant leur ampleur et les tragédies qu’ils racontent. Elle sait aussi qu’ils constituent des témoignages uniques, majeurs et parfois la seule trace d'une vie.  Elle voudrait  aujourd’hui que la création des fichiers publics soit encore mieux encadrée, leur utilisation encore mieux contrôlée. Elle souhaiterait aussi que leur destination finale (destruction, versement aux Archives à des fins historiques) soit prise en compte dès leur création et autorisation. Car tel est le paradoxe : certains de ces fichiers seront  demain consultés par les chercheurs pour écrire entre autre …l’histoire du fichage dans notre société.

 

 

1. Fichés, photographie et identification, 1850-1960, Perrin, 2011, sous la direction de Jean-Marc Berlière et de Pierre Fournié.

2.  Voir l’article de Pierre Piazza du 6 mars dernier http://insecurite.blog.lemonde.fr/2012/03/06/lassemblee-nationale-sapprete-a-voter-le-fichage-integral-de-la-population-francaise/

Le 22 mars, le conseil constitutionnel a declaré comme contraire à la constitution plusieurs articles de ce projet de loi, pour ce qui relève notamment de la creation d'un fichier unique. Voir http://www.mediapart.fr/journal/france/220312/le-fichier-des-honnetes-gens-retoque-par-le-conseil-constitutionnel

3.  Il n’est question là que des régimes démocratiques

[iv] Sur ce sujet, voir l’article de Sandrine Cunnac  «  Vers la constitution d’un fichier central des populations ? Evolutions en cours en matières d’utilisation et de recherches dans les données à caractère personnel contenues dans les documents d’archives », lettre de l’AAF, octobre 2010. 

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