Lettre à un jeune homme qui déteste les films moyens

Tu dis que tu t’ennuies et que d’ailleurs tu ne veux même plus les voir, ces films-là, en compétition au festival de Brive. Tu trouves qu’il n’y a pas assez de plans, que c’est mortel.
Tu dis que tu t’ennuies et que d’ailleurs tu ne veux même plus les voir, ces films-là, en compétition au festival de Brive. Tu trouves qu’il n’y a pas assez de plans, que c’est mortel. Trop lent, trop hiératique, trop "je me regarde filmer le nombril". Tu fais partie de cette génération nourrie au cinéma de Tsui Hark et de Johnnie To, tu es dans la fascination de la vitesse, de la virtuosité, de la narration qui ne reprend jamais haleine. Je crois moi qu’on a besoin des deux, on a besoin de tous les cinémas, même s’il n’y a pas mieux que la cinéphilie pour cloisonner, hiérarchiser, excommunier. Moi je prends tout, je trouve toujours quelque chose à manger, c’est ça le rapport ontologique du cinéma au réel, son indéniable force, ses émouvantes limites aussi. Le cinéma divertissant et le cinéma intello (entendez «chiant») parlent entre eux, moi, c’est le bruissement de leur dialogue chuchoté qui m’éclate. Au festival de Brive la Gaillarde, lors des Rencontres du moyen métrage, genre bâtard qui permet encore un répit, une liberté pour les jeunes cinéastes avant d’affronter les sanctions si souvent injustes du marché, il y avait dans la compétition officielle, quoi que tu en penses, de quoi rêver, de quoi se prendre la tête, de quoi espérer et désespérer. Festival de cinéma = des univers qui s’entrechoquent et finissent par se mélanger dans la tête du spectateur pour tisser un fantasme unique, une ballade perso.
Toi, tu préfères la rétro Tod Browning. Ben oui, tout le monde. A cause du visage insensé de Lon Chaney empêtré dans des histoires de bras qui disparaissent, repoussent ou raccourcissent infernalement, dans cet Unknown célébrissime de 1927 (projeté un soir sur la place du Civoire de Brive), et qui raconte, à travers une histoire de cirque et de jalousie (pulsion-passion primordiale chez Browning) les allées tourmentées de la sexualité: désir et peur d’être possédée chez la femme, désir de conquête et peur de la castration chez l’homme. Du même, revu le sublime et cruel Freaks, le comique Dracula avec le mauvais Bela Lugosi, découvert l’invraisemblable Devil doll (les Poupées du diable), qui navigue à mes yeux entre Méliès, le Comte de Monte Christo et Chéri, j’ai rétréci les gosses… Redécouvrir l’humour impayable de Browning, l’ironie sans faille de son sens de sa bizarrerie. Un festival, c’est aussi rencontrer des tas d’huluberlus qui consacrent leur vie à défendre la grande œuvre d’un autre, comme le captivant Boris Henry qui sort en mai un livre sur Browning aux éditions Rouge Majeur, ou l’encyclopédique Christophe Bier, qui termine un dictionnaire des longs métrages érotiques.
Dans le genre barré, l’Hôpital et ses fantômes (1994 et 1997), de Lars von Trier, se défend presque aussi bien que Browning, série télé démente, qui fut une splendide réponse, malheureusement demeurée sans descendance, de la vieille Europe à l’Amérique prolixe.
Dans les valeurs sûres, il y eut également, dans une rétro érotique, le mal connu Change pas de main, de Paul Vecchiali (1975): un porno qui enfile une enquête policière qui enfile une dénonciation des magouilles politiques qui enfile un plaidoyer féministe, à base d’esprit boulevardier à la française et d’érotisme peace and love, maniant Eros et Thanatos comme une poêle à frire, fleuron de l’immense et regrettée liberté qui existait dans le cinéma des années 70. Taux de testostérone maintenu avec le nippon Une femme à sacrifier (1974), de Masaru Konuma, ode émouvante à l’art du bondage et l’un des films de la Carte blanche à Christophe, chanteur cinéphile qui a offert à Brive, dimanche dernier dans la nuit, un concert intimiste et plein de grâce.
Et puis, dans une rétro Bunuel, le terrible Las Hurdes (Terre sans pain), docu de 1932 sur une population rurale espagnole vivant dans un dénuement abyssal au cœur de montagnes reculées: soudain, comme une claque, le constat que ce progrès devenu incontrôlable et qui met en péril la so poor planète, ce progrès qui génère tant de contradictions insolubles aujourd’hui, vint de cette nécessité là, de cette Europe qui pouvait être si misérable, il n’y a pas si longtemps.
Aujourd’hui, les paysans des Hurdes feraient comme les protagonistes anonymes de Mirages, d’Olivier Dury: ils se tireraient. Et là, tu les as ratées, ces grappes d’hommes suspendues sur des camionnettes de fortune, traversant le désert à toute blinde avant que leur rêve d’un ailleurs ne se disperse dans le vent aveuglant. Leur endurance, leur détermination, invisibles sous leurs foulards, sculpturaux, majestueux en dépit de tout. A ses côtés, se tient La mort de la gazelle (qui dans ma tête s’appelle plutôt l’amour de la gazelle), de Jérémie Reichenbach (photo), film miroir du premier: d’autres hommes du même pays ayant fait le choix de rester chez eux et de se battre, au sein du Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), touaregs rebelles retranchés dans les montagnes de l’Aïr. Avec ce plan incroyable à la fin d’une gazelle traquée par la caméra: presque rien, un éblouissement.
Oui, de nombreux films pour seulement quelques éblouissements, que cherchent inlassablement le réalisateur pendant le tournage et le spectateur après. Points où ils se rencontrent. Magie. Pour moi, c’est ça le cinéma, c’est comme errer sur une plage déserte à la tombée de la nuit, et chercher des coquillages rares dans le ressac mourrant des vagues. Passer sa vie à chercher des images-coquillages, tu trouves ça con?
Est-ce obscénité d’oser dire par ailleurs qu’on se laisse presque aller à envier ces hommes noirs dans leurs difficiles épopées? Chacun de leur geste est mythologique, la mort rôde mais l’aventure les magnifie. Quand arrive ensuite Toute ma vie j’ai rêvé, de Claire Burger, on se prend en pleine poire la condition de l’homme moderne, occidental et propre sur lui: un pauvre steward périt d’ennui dans les chambres d’hôtels aseptisées et identiques du monde globalisé. Son ennui rejoint le tiens, tu ne crois pas...? Malgré tout le talent de Claire Burger, le cinéma n’en sort pas revitalisé, puisqu’elle s’attache à filmer un monde mort. Au moins a-t-elle le courage d’affronter cette perdition contemporaine: pas d’autre projet existentiel ou politique que d’attendre les vacances ou de s’obséder sur sa vie sexuelle. On comprend qu’on aille moyen.
Un film de Johnnie To ne laisse pas le temps de penser. Merveilleux cinéma de scénario et d’action qui pousse la machine, technique et narrative, jusqu’à ces limites: euphorie garantie. C’est le cinéma-oubli, ça marche comme l’alcool. Bien-être d’un massage ou d’une branlette. Je me dis que le seul luxe auquel nous ne devons pas renoncer aujourd’hui, c’est la biodiversité du cinéma. J’aime aimer dans le même mouvement Miami Vice, de Michael Mann (qui est pour moi le Romeo et Juliette du XXIe siècle) et Non ricordo il titolo, de Christelle Lheureux, avec ses fumerolles arty et planantes sur les pentes irruptives de Strombolli, aux côtés des fantômes d’Ingrid et de Marcello. C’est un cinéma qui incite le spectateur à revenir sur soi, à se recueillir. Pure invitation à la pensée, à se civiliser. La barbarie profite toujours de notre paresse à penser, tu sais bien. La durée au cinéma, cette vieille lune, c’est quoi sinon? Mystère de cette insistance de certains films à installer leurs plans dans une contemplation qui te met au bord de la crise de nerfs, comme si le cinéma venait juste d’être inventé, c’est pour quoi faire: retenir encore sa beauté native, la puissance évocatrice des débuts? Je ne sais pas. Le naturalisme au cinéma, c’est la même chose, un puits théorique sans fonds, un repère insaisissable. Et ce certain misérabilisme du cinéma français, c’est quoi? La garantie d’une dramaturgie toute trouvée dans le malheur, de la bonne conscience, ou une quête sincère de l’opprimé, cet autre fantasmatiques des sociétés riches? J’aurais bien voulu parler de ça avec toi, jeune homme en colère, mais ça aurait demandé de se prendre au sérieux deux minutes et ça, ça fait peur, tandis que la dérision de tout, tout le temps et partout, finalement, c’est cool. Tu as raison bien sûr, la plupart des films sont dérisoires, évidemment. Mais la dérision, ça fait aussi le lit de la déjà citée paresse, non?
Prends ça quand même, en souvenir: le plan de ce coucher de soleil au début de Je flotterai sans envie, de Franck Beauvais, comme un globe oculaire en train de se détacher d’un ciel-visage cramoisi. Illumination. Et ces jeunes gens presque totalement immobiles dans But we have the music, de Shanti Masud, film encore timide d’une jeune femme décidée à apprendre le cinéma par elle-même, quel qu’en soit le prix à payer. C’est ça, à Brive, qui faisait palpiter les images des moyens métrages, cette audace, cette liberté d’oser.

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