Le «débat permanent» ou la confusion générale?

Emmanuel Macron, il y a quelques jours, affirmait vouloir répondre à la société du « commentaire permanent », qu’il juge délétère, par une « société du débat permanent ». Aussi annonçait-il sa décision de prolonger, au-delà de la période initialement annoncée, le « grand débat » qui, si l'on en croit ses partisans zélés, ne serait rien moins que « plébiscité(s) par nos concitoyens ».

 

Emmanuel Macron, il y a quelques jours, affirmait vouloir répondre à la société du « commentaire permanent », qu’il juge délétère, par une « société du débat permanent ».[1] Aussi annonçait-il sa décision de prolonger, au-delà de la période initialement annoncée, le « grand débat » qui, si l'on en croit ses partisans zélés, ne serait rien moins que « plébicité(s) par nos concitoyens »[2].

On comprend aisément ses motivations. Mener campagne pour les Européennes, sans que cela ne soit décompté des comptes de campagne de son parti. Saturer l'espace médiatique, comme il l'a fait pendant des semaines, jusqu'au moment où le CSA, saisi par les oppositions, a fini par rappeler certaines règles de base du fonctionnement démocratique. Tenter de rétablir une image personnelle fortement dégradée, faite d'incapacité d'écoute, de mépris et d'arrogance (et dont témoignaient à la fois les sondages, mais aussi une grande partie des expressions des Gilets Jaunes mobilisés), en se mettant en scène dans un « dialogue avec les Françaises et les Français ». Détacher une opinion publique largement favorable au mouvement des Gilets Jaunes, en faisant apparaître ceux qui refusent d'abandonner l'expression de leur colère dans les manifestations et sur les ronds points, comme des jusqu'au-boutistes irresponsables, dans une stratégie assez classique de délégitimation d'un mouvement social. Et, effectivement, cette stratégie semble avoir au moins partiellement fonctionné. Il bénéficie d'un léger rebond dans les sondages (même si ce dernier reste fragile et ne compense pas l'effondrement préalable). Et le mouvement des Gilets Jaunes reflue lentement. Reste à savoir toutefois, quelle est la part qui revient dans cette évolution au Grand débat et celle qui relève d'un essoufflement normal pour un mouvement social, exceptionnellement long et soutenu encore aujourd'hui par 61 % de l'opinion publique. 

Certes, la nécessité de retrouver collectivement le chemin du débat, de la concertation et du dialogue est incontestable. Certes, il nous faut inventer les solutions pour que ceux de nos concitoyens qui, élection après élection, se sont éloignés du débat démocratique en se réfugiant dans l’abstention ou ont choisi des votes purement protestataires aient à nouveau dans notre République le sentiment de pouvoir être entendus. Certes, la crise des Gilets Jaunes apporte une nouvelle preuve, après bien d'autres, de l'urgence de faire évoluer notre démocratie et une 5ème République à bout de souffle pour, à la fois permettre aux élus de retrouver une légitimité et une représentativité qu'ils paraissent avoir perdues auprès d'une large part de nos concitoyens, et associer chacun d'entre nous de manière plus régulière et plus étroite aux décisions collectives. Certes, la place des syndicats et des associations est à repenser, de même que celles des élus locaux et des corps intermédiaires. Certes, dans ce monde si complexe et si incertain, face aux défis considérables qui signent notre époque, nous avons plus que jamais besoin d'intelligence collective. Tous ceux qui très rapidement, à la suite du Parti Socialiste, ont appelé à des États généraux afin de sortir de la crise qui secouait le pays partageaient de telles préoccupations.

Pourtant, l'histoire a été toute autre. A peine ouvert, le dialogue était refermé par un gouvernement et un Président de la République expliquant qu'ils ne « changeraient pas de cap » et que l'on pouvait discuter ... mais uniquement si on était d'accord avec eux sur l'essentiel ! Dès le départ, les conditions qui auraient permis l'exercice d'un véritable dialogue et d'une réelle concertation n'ont pas été réunies ; nombreuses ont été les voix qui se sont élevées pour le dire et pour dénoncer un grand débat tournant à la manœuvre dilatoire et à l'opération de communication politique, et ce, bien au-delà des oppositions politiques : de la démission fracassante de Chantal Jouanno jusqu'aux critiques cinglantes adressées hier par les « garants » du grand débat. Aussi rapidement, devenait-il inévitable que tous les Français ne participeraient pas au débat et qu'en particulier les Gilets jaunes, aussi divers soient-ils, massivement refuseraient cette option ; les premières analyses que l'on a des participants à ces débats montrent qu'ils sont effectivement bien plus à l'image des soutiens d'Emmanuel Macron -plus diplômés, plus urbains, plus aisés et plus âgés- que de l'ensemble des Français et a fortiori de ceux qui se sont retrouvés (aussi divers soient-ils encore une fois) sur les ronds points et dans les manifestations. Un sondage récent indique ainsi que 63 % des sondés estiment qu'Emmanuel Macron et son gouvernement ne tiendront pas comptent des points de vue exprimés lors du grand débat et 70 % considèrent que ce dernier ne résoudra pas la crise politique qui touche le pays.[3]

L'histoire aurait pu être toute autre également si le Président n'avait pas oublié qu'un débat, ce n'est pas choisir son auditoire, leurs questions et son terrain (si l'on regarde les lieux où il s'est déplacés et les pourcentages de votes en sa faveur lors des dernières élections, on trouve « curieusement » une très remarquable corrélation…). Qu'il y a une symétrie dans l'échange, que l'on doit même accepter le face-à-face avec un adversaire politique, ce que même les Ministres et les députés refusent désormais systématiquement à leurs principaux opposants politiques. Que cela nécessite que l'on oublie un peu les vieilles ou les nouvelles recettes de la communication politique et que l'on joue moins sur les émotions et les peurs (comme cela est poussé jusqu'à la caricature dans le clip de lancement de la campagne des européennes de LREM) qu'on ne mobilise des argumentations factuelles. Que les mots retrouvent leur sens et que l'on oublie leur utilisation orwellienne systématique et les stratégies de triangulation qui rendent impossible toute argumentation et tout échange véritable. 

Rien de tout cela ne s'est produit. Aussi le sentiment qui prévaut aujourd'hui est celui d'une immense confusion. Nous ignorons le calendrier de toute cette opération, puisqu'il est sans cesse annoncé, puis modifié. Nous comprenons encore moins la nature des propositions que le gouvernement annoncera en réponse à la crise, ni même l'ampleur des évolutions proposées. Pas plus que nous ne savons s'il y aura un referendum, un changement de gouvernement, voire une dissolution : rien n'est exclu réellement, mais rien n'est assuré. Aucune solution ne se dessine clairement et dès que l'un des membres du gouvernement ou du parti du président de la République annonce une piste, c'est pour qu'elle soit aussitôt démentie par un autre. Il n'y a que trois choses dont nous sommes sûrs : l'ISF ne sera pas rétabli, les impôts devront être réduits et partant, les dépenses publiques aussi ! Et tant pis si une grand partie des Gilets jaunes réclamaient à corps et à cri le rétablissement de la première, plus de justice sociale et de services publics. Et ce « nouveau monde » qui s'enorgueillait il y a peu de toujours tenir ses promesses et de respecter ses engagements est désormais celui où toutes les décisions sont comme en suspend et où rien n'est assuré pour le lendemain.

Cette confusion est aussi celle dans laquelle nous plongent les atteintes aux libertés publiques commises par ceux qui se présentent sans cesse comme l'ultime rempart face aux populismes divers et aux ennemis de la démocratie. Qui nous parlent de Renaissance quand ils restreignent les droits et les libertés individuelles et qui, pour assurer l'ordre public, donnent aux forces de l'ordre des consignes faisant l'objet d'une condamnation dépassant désormais largement les frontières nationales.

 Après la sidération que l'élection d'Emmanuel Macron avait suscitée, était venu le temps de la saturation, puis celui de la colère. Quel sera celui qui sortira de cette illusion de grand débat et de cette grande confusion ? Nous ne pouvons qu'être inquiets. Aussi est-il urgent que le véritable débat démocratique retrouve toute sa place. Que projet contre projet, proposition contre proposition, chacun dessine la solution qu'il veut apporter aux défis et aux difficultés auxquels nous sommes collectivement confrontés. La gauche doit quant à elle d'urgence convaincre nos concitoyens qu'elle porte une autre politique. Une gauche qui oubliant ses divisions délétères et ses querelles de chapelles et d'ego, montre à nos concitoyens qu'elle peut avoir une ambition plus grande que celle d'une simple logique d'accompagnement ou d'atténuation, tout en acceptant le réel. Qu'elle peut être cette force de transformation qui, par des politiques publiques fondées sur la régulation, la redistribution, le dialogue social et la démocratie, peut dessiner un destin collectif désirable pour tous et pour chacun et nous permettre de faire face ensemble aux multiples défis du moment et en premier lieu à la grande question politique de l'époque, l'environnement et le climat.

 

[1] Ainsi que le mentionnait Gérard Courtois dans un éditorial récent du journal Le Monde https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/12/emmanuel-macron-ou-la-campagne-permanente_5434671_3232.html

[2]Pour reprendre les termes de Gilles Le Gendre https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/11/gilles-le-gendre-la-refondation-de-la-republique-doit-etre-radicale_5434256_3232.html?fbclid=IwAR23cg4myyXf6xDjh1YakD4QTSYpi2rgNd1skHk6kcvydVESCOnbLemOBdg.

[3]https://elabe.fr/fin-grand-debat-national/

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