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Billet de blog 4 janvier 2026

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Notre cerveau aurait-il une incapacité à accepter l'incertitude ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Jouez à pierre-feuille-ciseaux. C’est un jeu parfaitement aléatoire. Ne cherchez pas de logique, ignorez les coups précédents, oubliez ce que vient de jouer votre adversaire. Pourtant, une étude publiée dans Social Cognitive and Affective Neuroscience révèle quelque chose de troublant : en analysant l'activité cérébrale de joueurs pendant 15 000 manches, les neuroscientifiques ont découvert que les perdants sont précisément ceux qui s'appuient sur les résultats passés pour anticiper l'avenir. Leur cerveau refuse d'accepter le chaos.

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Sur un mur du XIIIème arrondissement de Paris © ISABELLE VAUCONSANT

Ce dysfonctionnement cognitif explique pourquoi nos sociétés, malgré les alertes répétées, restent paralysées face à la crise écologique. Notre cerveau est une machine à détecter des régularités, optimisée par des millions d'années d'évolution. Sauf que cette qualité, jadis un atout, devient aujourd'hui notre principale vulnérabilité. Dans un monde qui bascule vers l'imprévisibilité radicale, nous restons prisonniers de notre besoin irrépressible de trouver des motifs rassurants.

Le piège neurologique de l'optimisation

Les résultats de l'étude sont édifiants. En comparant l'activité cérébrale des gagnants et des perdants, les chercheurs ont découvert que les cerveaux des gagnants étaient "propres", sans trace des tours précédents, tandis que ceux des perdants ressassaient ce qui venait de se passer. L'incapacité à réinitialiser, à faire table rase, condamne à la défaite.

Or, c'est exactement ce qui se joue à l'échelle de nos sociétés. Nous vivons dans un monde obsédé par l'optimisation, où tout doit être prévisible, mesurable, contrôlable. Nos entreprises éliminent les stocks, nos hôpitaux fonctionnent à flux tendu, notre agriculture maximise les rendements. Cette quête permanente d'efficacité repose sur une hypothèse implicite : le futur ressemblera au passé. Les saisons reviendront, les rendements suivront des courbes connues, les chaînes d'approvisionnement resteront fiables.

Comme le joueur de pierre-feuille-ciseaux qui ne peut s'empêcher de tenir le score, nous planifions pour un monde stable qui n'existe plus. Les records de température tombent année après année, mais nous reconstruisons souvent au même endroit après une inondation. Les événements qu'on qualifiait de "centennaux" deviennent annuels, mais nous maintenons des politiques agricoles fondées sur des moyennes historiques. Notre cerveau cherche désespérément des motifs familiers là où règne désormais le chaos.

La pandémie de Covid-19 nous l'a brutalement rappelé : quand un système est optimisé à 100%, il suffit d'un grain de sable pour qu'il s'effondre. L'efficacité maximale devient château de cartes, précisément parce qu'elle ignore l'imprévisible.

La forêt contre le tableur : deux intelligences du monde

Prenons l'agriculture industrielle. Nos monocultures efficaces et hautement productives avec une main-d'œuvre réduite reposent sur la prédictibilité : on sait exactement combien d'intrants pétroliers, d'antibiotiques, de pesticides il faut pour obtenir tel rendement. Le futur y est une simple extrapolation du passé.

Attention fragile. Une seule maladie, un seul parasite, un seul dérèglement climatique peut tout détruire. Le système optimal pour un paramètre – le rendement à court terme – est catastrophiquement vulnérable face à l'inattendu. Comme un joueur de pierre-feuille-ciseaux qui mise tout sur la répétition d'un motif, l'agriculture industrielle parie sur la stabilité. Et perd face à l'imprévisible.

Regardons maintenant une forêt ancienne. Elle n'est pas "efficace" au sens où nous l'entendons. Il y a de la redondance partout, dans les fonctions comme dans ceux qui les exercent. C’est cette apparente inefficacité qui, précisément, permet à la forêt d'absorber l'imprévisible. Sécheresse ? Certaines espèces résistent. Tempête ? Le système se régénère. Maladie ? La diversité limite sa propagation. La forêt ne cherche pas à prédire l'avenir, elle se prépare à tous les futurs possibles. C'est une stratégie radicalement différente : au lieu d'optimiser pour un scénario, elle cultive la capacité à s'adapter à n'importe quel scénario. Au lieu d’être performante partout, elle est résistante au mieux.

Le vivant a choisi la robustesse plutôt que la performance. Il a "appris" ce que notre cerveau refuse d'accepter : dans un monde fondamentalement imprévisible, l'optimisation est une impasse. Tout ce qui nous paraît être du "gaspillage" est en réalité une assurance contre l'inattendu.

La complexité, c’est la vie !

Notre obsession du contrôle ne se limite pas à l'optimisation. Elle s'accompagne d'une autre pathologie cognitive : la réduction de la complexité par la mesure et la compétition. Nous avons transformé le monde en tableaux de bord, en classements, en scores. Comme si réduire un phénomène complexe à un chiffre nous donnait prise sur lui.

Nous mesurons le "rendement" d'une forêt en mètres cubes de bois, en ignorant ses fonctions de régulation climatique, de filtration de l'eau, d'habitat pour la biodiversité. Nous évaluons la "productivité" d'un sol en quintaux par hectare, en oubliant sa capacité à stocker du carbone, à résister à l'érosion, à se régénérer. Nous comparons des écosystèmes sur des critères économiques en effaçant tout ce qui ne se monétise pas.

Or, la vie n'a pas émergé par la compétition et l'optimisation, mais par la coopération et la redondance. 

Vivre dans l'incertitude permanente

Pablo Servigne, ingénieur agronome et théoricien de l'effondrement décrit notre nouvel horizon. Il ne s'agit plus d'événements isolés qu'on pourrait gérer un par un, mais d'un enchevêtrement de crises qui s'alimentent mutuellement. Une pandémie aggrave les inégalités qui attisent les tensions sociales qui freinent la transition écologique qui accélère le dérèglement climatique qui provoque des migrations qui déstabilisent les équilibres politiques. Nous ne sommes plus face à des tempêtes successives, mais pris dans un réseau de tempêtes simultanées et interconnectées.

Cette métaphore révèle notre inadaptation fondamentale : nous avons été formatés pour résoudre des problèmes un par un, selon une logique linéaire et séquentielle. Notre cerveau, nos institutions, nos outils de gestion sont conçus pour identifier un problème, proposer une solution, passer au suivant. Mais ça ne fonctionne plus ainsi. Chaque tentative de solution dans un domaine peut aggraver la situation dans un autre. L'incertitude n'est plus l'exception qu'on pourrait réduire avec plus d'information, elle devient la texture même de notre réalité.

Face à cette incertitude, notre réflexe est de chercher encore plus de contrôle, encore plus de données, encore plus de modélisation. C'est exactement l'erreur du joueur de pierre-feuille-ciseaux : chercher des motifs là où il n'y en a pas, s'appuyer sur les résultats passés dans un jeu où les règles mêmes sont en train de changer. Cette illusion est mortelle. Nos systèmes ultra-optimisés s'effondreront au premier choc imprévu. Nos agricultures industrielles seront dévastées par des événements climatiques hors norme. Nos villes côtières seront submergées par des montées des eaux plus rapides qu'anticipé. Nos économies mondialisées seront paralysées par des ruptures en cascade.

La vraie révolution n'est pas technologique, elle est cognitive. Il s'agit de rééduquer notre cerveau, de désapprendre nos réflexes d'optimisation, de cultiver une nouvelle intelligence collective adaptée à l'incertitude. Comme ces gagnants à pierre-feuille-ciseaux qui parviennent à réinitialiser leur cerveau entre chaque manche, nous devons apprendre à faire table rase de nos certitudes passées pour affronter chaque jour nouveau comme un territoire inconnu.

Les limites planétaires ne sont pas négociables : le climat se dérègle, la biodiversité s'effondre, les ressources s'épuisent. Face à cette réalité, continuer à optimiser est un suicide collectif. La robustesse n'est pas un renoncement, c'est la base de la construction de nouveaux réseaux de solidarité et d'entraide. Restons en contact les unes avec les autres, voisins, familles, amis, connaissances... autres vivants.

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