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Billet de blog 19 janvier 2026

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Municipales 2026 : les Français contre le « backlash » écologique

L'histoire est désormais bien rodée. Face à l'urgence climatique, nous serions victimes de nos biais cognitifs – ces fameux bugs de notre cerveau qui nous empêcheraient de réagir aux menaces lointaines et abstraites. Sauf que voilà : quand on interroge réellement les électeurs à quelques semaines d'un scrutin municipal, on découvre que leur cerveau fonctionne très bien, merci pour eux.

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Nous avons des choix possibles © ©ISABELLE VAUCONSANT

L'histoire est désormais bien rodée. Face à l'urgence climatique, nous serions victimes de nos biais cognitifs – ces fameux bugs de notre cerveau qui nous empêcheraient de réagir aux menaces lointaines et abstraites. C'est la thèse popularisée notamment par Sébastien Bohler dans Le Bug humain (2019), qui suggère qu'il faudrait "rééduquer notre cerveau" pour déclencher l'action collective. Séduisante dans sa simplicité – qui n'aime pas une bonne excuse neurologique ? –, cette lecture psychologisante occulte pourtant l'essentiel.

Sauf que voilà : quand on interroge réellement les électeurs à quelques semaines d'un scrutin municipal, on découvre que leur cerveau fonctionne très bien, merci pour eux.

Des citoyens qui constatent massivement le dérèglement

Selon l'étude Ifop menée début décembre 2025, 58% des Français déclarent avoir constaté les effets du changement climatique ces dernières années, une proportion qui grimpe à 66% chez les habitants des quartiers populaires. Les manifestations citées sont très concrètes : 72% indiquent avoir constaté la baisse de l'enneigement, 72% la multiplication des épisodes extrêmes, 72% l'augmentation des vagues de chaleur et 71% la hausse des températures sur l'ensemble de l'année.

Difficile de résister à un vol pas cher pour Bali quand la montée des eaux est prévue pour 2100 ? Pas vraiment. 78% des personnes sondées constatent leur exposition à la pollution de l'alimentation, 78% à la pollution de l'air, et d'autant plus dans les quartiers populaires particulièrement exposés. Le biais d'optimisme, le présentisme, la distance psychologique ? Les électeurs français semblent avoir déjoué tous ces pièges cognitifs qu'on leur prête si généreusement.

Le rejet massif du "green backlash"

Mais le plus révélateur est ailleurs. Comme le soulignent les chercheurs Pierre-Yves Carpentier, Benoît Dérijard et Clara Vincendon de l'Université Côte d'Azur dans leur article publié sur The Conversation récemment, l'explication par les biais cognitifs "invisibilise les rapports de pouvoir, déresponsabilise les décideurs et fournit des outils pour justifier l'inaction".

Or, c'est précisément ce que les électeurs refusent. 63% des Français se disent gênés de voter pour un candidat remettant en cause les mesures de transition écologique déjà engagées dans leur commune. L'idée d'une transition "de privilégiés" est démentie : cette gêne est partagée par 64% des habitants des quartiers populaires, et monte jusqu'à 72% dans les villes de 100 000 habitants et plus, là où les politiques de transition ont été plus visibles.

Mieux encore : 53% des Français estiment qu'il faut poursuivre la transition, quitte à augmenter les investissements municipaux. Ce chiffre atteint 60% dans les quartiers populaires. Où est passé le fameux biais de statu quo censé nous paralyser ?

Des politiques perçues comme bénéfiques... y compris pour le portefeuille

Si notre cerveau nous programmait naturellement pour détruire l'environnement, comment expliquer ces chiffres du sondage Ifop ? 89% des Français approuvent la création d'espaces verts et la protection des zones naturelles et agricoles, 86% la préparation des bâtiments communaux aux effets du changement climatique, et 85% le développement des transports en commun accessibles à tous.

Plus surprenant encore pour ceux qui croient au "bug humain" : plusieurs mesures sont perçues comme bénéfiques pour les finances personnelles. 57% des Français attribuent un impact positif à la végétalisation des espaces publics, 56% à la limitation de la bétonisation et 55% au développement des transports en commun. Notre prétendu présentisme devrait nous faire fuir ces investissements à long terme, non ?

Une demande de justice sociale qui transcende les clivages

L'étude révèle également un soutien massif à l'articulation entre transition écologique et justice sociale. 68% des Français soutiennent la priorité donnée aux plus démunis dans les politiques locales de lutte contre les pollutions et le changement climatique. Ce soutien dépasse les clivages politiques. Proposer à tarifs sociaux des repas plus sains et locaux dans les cantines scolaires fait presque l'unanimité, avec 87% des personnes favorables.

Comme le note Daphné Chamard-Teirlinck du Secours Catholique : "Les Français, et plus encore les habitants des quartiers populaires, attendent des candidats aux municipales qu'ils s'engagent clairement en faveur de la transition écologique et sociale. Ils savent que ces politiques répondent à des besoins très concrets — se loger, se déplacer, se nourrir, protéger sa santé — et qu'elles peuvent améliorer leur quotidien si elles sont justes et accessibles."

Un alibi en or pour les véritables responsables

Là où le discours sur les biais cognitifs devient vraiment problématique, c'est dans ses effets politiques. En naturalisant l'inaction écologique, en la présentant comme une fatalité inscrite dans notre biologie, il déplace la responsabilité. Les structures de pouvoir, les politiques publiques, les modèles économiques disparaissent derrière nos supposées défaillances mentales. L'isolement accentue la puissance de ce discours en évitant la confrontation et la discussion.

Cette lecture offre un alibi parfait aux industries qui ont tout intérêt à maintenir l'exploitation intensive de la nature. Pourquoi réguler la pêche industrielle si le problème vient de nos cerveaux ? Pourquoi transformer nos systèmes de production si nous sommes de toute façon incapables de penser le long terme ? C'est un peu comme si un cambrioleur expliquait son geste par un "biais d'acquisition" inscrit dans son ADN.

Or, comme le rappellent Carpentier, Dérijard et Vincendon : "L'effondrement écologique actuel est davantage la conséquence d'arrangements sociopolitiques que de biais cognitifs individuels qui nous pousseraient naturellement à détruire les écosystèmes."

L'exemple des océans, cité dans The Conversation, illustre particulièrement cette logique. La mer constitue un bien commun global où, dans notre économie actuelle, les acteurs économiques cherchent à maximiser leurs bénéfices individuels avant que la ressource ne s'épuise. L'effondrement des espèces marines s'explique essentiellement par des facteurs économiques et politiques : pêche industrielle peu régulée, marchandisation de la biodiversité marine, intérêts liés à l'extraction offshore.

Un signal d'alarme pour les candidats

Clara Sannicolo, Responsable Climat et Territoires du Réseau Action Climat, est claire : "Ce sondage doit agir comme un signal d'alarme à deux mois des élections municipales. Une majorité de Françaises et de Français, de tous bords politiques, se dit prête à sanctionner des candidats qui proposeraient des reculs sur la transition écologique et juste dans leur commune, y compris dans les quartiers populaires."

Les politiques de transition écologique sont perçues comme le gage d'une meilleure qualité de vie dans la commune, d'un pouvoir d'achat renforcé, d'une santé préservée ou encore de création d'emplois locaux. Le retour en arrière sur les politiques de transition déjà engagées devient donc une ligne rouge.

Dans une campagne municipale que l'on annonce fortement polarisée par le thème sécuritaire, ces résultats rappellent que la transition écologique et sociale ne s'efface pas de l'agenda. Elle reste un horizon d'attente élevé, étroitement associé à la qualité de vie des habitants.

Il nous faut sortir du piège individualiste

Les solutions existent. Pour les océans comme pour les autres écosystèmes : aires marines protégées exigeantes, gestion collaborative et contrôlée des ressources, gouvernance démocratique et égalitaire, respect des droits des populations qui dépendent de ces milieux. Autant de mesures concrètes qui ne requièrent aucune "rééducation" de nos cerveaux – pas besoin d'une lobotomie préalable –, mais une volonté politique de s'attaquer aux causes systémiques de l'effondrement.

L'effondrement du climat et de la biodiversité ne sont pas des fatalités neurologiques. Votre hippocampe n'est pas l'ennemi de la planète. Ce sont les conséquences de systèmes sur lesquels nous pouvons avoir un impact, à condition de cesser de nous raconter que le problème vient de nos têtes, et de regarder enfin du côté des structures de pouvoir qui organisent l'exploitation et l'inaction.

Le déni écologique existe. Mais il n'est pas naturel. Il est construit, entretenu, instrumentalisé. Et les électeurs français semblent l'avoir parfaitement compris. À quelques semaines des municipales, le message est sans équivoque : les candidats ont tout intérêt à s'engager pour des politiques environnementales ambitieuses et intégrant les enjeux sociaux. Car contrairement aux discours dominants sur nos cerveaux défaillants, les citoyens sont majoritairement conscients de la gravité de la situation et désireux d'agir.

Ce qui manque, ce ne sont pas des neurones mieux câblés, mais des structures politiques et économiques qui rendent l'action possible et efficace.


Sources :

  • Étude Ifop pour Réseau Action Climat et le Secours Catholique – Caritas France, réalisée du 3 au 15 décembre 2025 auprès d'un échantillon de 1 004 personnes représentatif de la population française et de 1 050 personnes représentatif de la population des quartiers populaires
  • Carpentier P-Y., Dérijard B., Vincendon C., "La faute de nos biais cognitifs, vraiment ? Comment cette notion fabrique l'inaction écologique", The Conversation, 15 janvier 2026

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