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Billet de blog 8 avril 2025

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“L'ombre de l'Écarlate” (épisode IX) roman policier-fantastique

Un mystère familial en 1902 et en 1963. L'étrange, le surnaturel se composant dans un quotidien prolétaire.

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L’OMBRE DE L’ÉCARLATE (IX)
- Les témoins -

Gustave s’en veut de devoir cacher sa vérité au curé de son enfance.
Son regard se perd dans les brumes de sa mémoire et de ses espoirs déçus.
— Qu’y a-t-il, mon fils ? s’inquiète le prêtre.
— Rien, rien, une pensée fugace.
— Mary ?
— Oui... ment-il.
Un ange passe, avant que Gustave ne se reprenne.
— Dites... il est l’heure de déjeuner. Et si je vous invitais dans ce petit restaurant dont je vous avais parlé ?
— Chez Léonce ?
— Ça vous dit ?
— Eh bien, mon fils, ce sera avec plaisir.
*
L’estaminet ne paie pas de mine, mais c’est un endroit agréable, où les ouvriers viennent quand ils le peuvent.
C’est juste une salle de taille moyenne, décorée de reproductions de tableaux de Giorgio de Chirico, Henri de Toulouse-Lautrec, d’Oskar Kokoschka et de bien d’autres. Le long zinc au fond est assailli de ses habitués. La patronne, Paulette, femme de plus de septante ans, reste de marbre tout en essuyant les verres ou en servant tel nouvel arrivé. Il y a peu de femmes ici, pour ne pas dire aucune, sauf Paulette et Latifa. C’est elle qui sert à table, passant de l’une à l’autre pour délivrer leurs victuailles aux clients. Mais gare aux gestes mal placés ; Latifa, ancienne du FLN, a déjà brisé quelques bras importuns.
— Tiens, Gus’, dit cette dernière... tu nous amènes du beau monde, sourit-elle.
— C’est une très vieille connaissance, Lat’. Je te présente le père Simon Applegood.
— Bienvenue... monsieur. Pardonnez ma taquinerie.
— J’ai l’habitude, répond-il, magnanime.
— Dis, Latifa, tu veux bien servir la cinq au lieu de papoter ? interrompt Paulette d’un ton ferme.
— Oui, madame.
— Alors Gustave, demande Paulette, c’est donc lui dont tu me rabâche les oreilles depuis tant d’années ?
Le curé a l’air surpris.
— Oui, madame Paulette, je l’ai invité à Paris. Mais dis-nous plutôt ce qu’il y a ce midi ?

***

Colette, surprise de cette nouvelle incohérente, essaie de ne pas montrer sa perplexité.
— Figure-toi que je ne savais pas pour ton Octave.
— Bah, je raconte pas ma vie, sourit la kiosquière. Mais sinon, tu veux ton Figaro ?
Toujours sous le coup de cette étrange modification de ce qu’elle connaissait, elle se force à paraître normale.
— Oui, tout à fait... Marion.
*
— Alors, Madeleine, ça va mieux ? lui demande sa mère, toujours inquiète.
La petite la regarde.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, maman. Je me suis retrouvée devant le kiosque de... de... je me rappelle plus son nom.
— Marion ? dit sa mère.
— C’est drôle, mais non. Il y avait un homme devant le kiosque, il paraissait en colère quand nous sommes arrivées.
— Qui, “nous” ?
Colette est de plus en plus inquiète de la santé mentale de sa fille.
— Je ne sais pas, maman. C’est comme l’autre fois ; je n’étais pas dans mon corps à moi, mais dans celui d’une autre. D’un bond, elle a sauté à la tête de l’homme et l’a tournée d’un geste brusque. J’ai entendu un “crac”. Il est tombé. C’est là que j’ai crié.
— Madeleine, ma petite chérie, il faut que nous allions consulter le docteur Ballet, à l’Hôtel-Dieu.

***

L’après-midi du 20 décembre 1881, Préfecture de police.
— Alors, Latue, il a dit quoi, “dieu” ?
— Le préfet n’est pas drôle. Il m’a dit que tout porte à croire que le meurtre de cet Alceste Thiard, le 1er octobre de l’année dernière à Montrouge, serait du même auteur que celui de ce matin.
— Ah oui, je m’en souviens. Le cou tordu, et les témoins qui se contredisaient.
Le commissaire Latue se penche déjà sur un dossier qu’il vient d’apporter avec lui.
— Absolument, Marcel. À ce que je peux lire là : “Madame Goglat, habitant au 1 rue Barbès, femme au foyer, promenait son chien dans sa rue lorsqu’elle a vu une petite fille arrivant de nulle part, et ayant sauté violemment au cou du sieur Alceste Thiard...” Tandis qu’un autre, monsieur Bernard Malfosse, retraité de la Compagnie des chemins de fer de la Petite Ceinture, était en train de traverser la route d’Orléans, lorsqu’il a aperçu une dame d’un certain âge, avec les cheveux roux, presque rouges, prendre la tête du sieur Alceste Thiard et la tourner violemment, lui brisant le cou net.”
Marcel Durut se lève pour lire aussi, au-dessus de l’épaule de son supérieur.
— Et ce matin, on a des témoins de la scène, patron ?
— Oui, trois. Attends, je regarde ça sur mes notes... ah voilà ! Georges Jeaulot, épicier, Fernande Faltas, femme de ménage, et un certain Hamid Nerrouche, ouvrier gabarier. On les a convoqués pour demain, le temps pour nous de faire le point. Mais, je te le redis, je crois qu’on a là un cas hors concours, même si Macé m’a dit — quand j’étais dans le bureau du préfet — qu’il “arrêtera le moindre ectoplasme”, dixit himself.
Le chef de la Sûreté, c’est pas un tendre.
— Monsieur le commissaire, une dame vous demande, interrompt un gardien de la paix en ouvrant la porte.

***

Alors que Simon Applegood et Gustave Jarot sont en train de manger, le prêtre pose une question qui le taraude.
— Mais dites-moi enfin, mon fils, pourquoi avoir refusé les avances si tendres de ma petite cousine ?
Gustave rougit, sa gorge devient sèche.
— C’est difficile, mon père.
Le père Simon sourit, gentiment.
— En fait, je m’en doutais depuis si longtemps, Gustave.
— Vous savez, alors ?
*
Plusieurs mois plus tard, au monastère de Samyé, début 1964.
— Alors, Madeleine Lamorie, es-tu prête cette fois à un autre voyage ?
Madeleine, sereine comme jamais elle ne l’a été depuis sa naissance, il y a soixante-neuf ans, a le regard clair, l’esprit tranquille.
— Oui, Rinpoche. Je me sens calme et prête à affronter mon Histoire.
— Je le sens aussi. Suis-moi.

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