L’OMBRE DE L’ÉCARLATE (XXII)
- Au fil de la lame -
24 décembre 1881.
Colette, comme tous les matins, lit les faits divers du Figaro.
“Nous apprenons le décès, dans des circonstances étranges, de Baptiste Jarot, héros national, Maréchal de France sous le règne de Napoléon Ier, ancien député en 1830, figure tutélaire de notre défense nationale.
Baptiste Jarot est né en 1789. En 1811, il avait dû s’engager comme simple soldat, à la suite de la ruine inattendue de son père, Jean-Baptiste Jarot. Survivant de la campagne de Russie en 1812, il fut d’abord nommé capitaine. En 1814, lors de la campagne de France, remarqué par l’Empereur, il fut nommé général sur le champ de bataille et anobli avec le titre de Baron de Saint-Mandrier.
En 1822, une sombre histoire, non résolue jusqu’à aujourd’hui, fit de lui la cible d’un attentat des “ultras”. Une explosion dans un hôtel du Petit-Montrouge scella le destin des spadassins venus l’occire.
Après avoir échappé à la “terreur blanche” de la première Restauration, il se rapprocha du cercle intime de Louis XVIII, et redora le blason familial en reprenant une mine de charbon, en Saône-et-Loire.
Sous Charles X, il partit aux États-Unis et en profita pour nouer des liens commerciaux avec la jeune République.
Enfin, après l’arrivée au pouvoir de Louis-Philippe Ier, il fut élu député de l’arrondissement de Toulon en 1831, mandat qu’il conserva jusqu’à son retrait de la vie publique en 1857.
On a retrouvé son corps sans vie, un couteau de boucher planté dans la boîte crânienne, dans l’appartement d’une de ses amies — selon son entourage — Madame Robuchon.
Ce sont les circonstances de ce décès qui intriguent la Préfecture de police, et notamment Monsieur Macé, chef de la Sûreté, qui nous a déclaré :
« L’étrange ne fait pas partie de mes compétences. J’arrêterai le moindre ectoplasme ! »”
*
Ambassade des États-Unis.
25 décembre 1881.
Alors qu’il marche vers son bureau dans l’ambassade en lisant la presse, un article du Moniteur attire l’attention de Joseph Jarot, mari de Colette et interprète personnel de l’ambassadeur, Levi Parsons Morton.
Le Moniteur
25 décembre 1881
Paris, édition spéciale
Changement de nom à l’ambassade des États-Unis : une polémique inattendue.
Un événement discret, mais pour le moins surprenant, a secoué la communauté diplomatique ce mois-ci : l’ambassade des États-Unis à Paris, longtemps établie rue de Chaillot, a vu son adresse officiellement modifiée pour déménager rue de Bitche.[1]
Ce changement, apparemment sans grande importance, a rapidement suscité l’indignation du Département d’État américain, qui a exprimé son désaveu dans une lettre adressée à l’ambassadeur Levi P. Morton.
Un geste qui pourrait avoir des répercussions plus larges sur les relations franco-américaines ?
Nous avons enquêté sur cette décision et ses possibles conséquences.
(voir page 2)
***
8 août 1899.
Ambassade des États-Unis.
Malcolm Lafontaine vient d’arriver. Il est là pour préparer un événement durant l’Exposition universelle qui débutera le 15 avril prochain.
Il s’est installé dans un petit hôtel parisien, plutôt que de choisir un grand hôtel. La chambre est payée par la Grand Army of the Republic.[2] Malcolm, en homme honnête, ne s’autorise pas à dilapider l’argent de l’organisation.
À l’accueil de l’ambassade, une jeune femme souriante est derrière le bureau.
— Bonjour mademoiselle, vous parlez anglais ?
— Oui, sourit la jeune femme, avec un léger accent américain.
Malcolm a l’air enchanté.
— Je viens, représentant de la Grand Army of the Republic, pour préparer notre événement durant l’Exposition universelle de l’année prochaine.
— Ah, mais c’est très intéressant, dites-moi. Et donc, que puis-je faire pour vous ?
À cet instant, Joseph Jarot intervient un peu sèchement :
— Mademoiselle, vous n’êtes pas là pour faire la causette, mais pour diriger au plus vite nos visiteurs vers la personne adéquate.
Surprise par cette remontrance malvenue, elle se tait, tenant à son emploi.
Cependant, le soldat vétéran ne l’entend pas de la même manière. Il est absolument outré de l’attitude de ce Français arrogant.
— Môssieur, je vous prie de ne pas importuner madame, qui fort civilement et professionnellement allait justement me renseigner.
Joseph se laisse aller à son défaut majeur, l’impulsivité.
— Mais monsieur, je ne vous permets pas de m’adresser la parole sur ce ton-là !
Malcolm, sûr de lui, et de défendre l’honneur de la jeune femme face à un “jeune freluquet”, se raidit.
— Je suis prêt à en répondre.
— Vous en répondrez, monsieur. Où puis-je vous envoyer mes témoins ?
Quelques minutes plus tard, dans le bureau de l’ambassadeur Morton :
— On vient de m’informer que vous allez croiser le fer avec l’un de nos anciens combattants ?
— Oui, Votre Excellence, dit Joseph avec un rien de provocation.
— Alors Monsieur, si vous voulez tant que ça vous découper, faites-le donc là où les touristes n’arrivent qu’à dix heures... aux jardins du Trocadéro.
*
“Le Matin” du 10 août 1899
page 3 :
UN DUEL AU TROCADÉRO
Le traducteur d’ambassade succombe sous le sabre d’un vétéran américain.
Il est des matins où l’Histoire, dans le silence ouaté de la brume, reprend des airs de tragédie classique.
À l’aube, dans le jardin du Trocadéro encore désert, un duel s’est déroulé entre deux hommes : l’un, vétéran américain de haute distinction, en visite officielle dans notre capitale ; l’autre, un jeune traducteur employé auprès d’une institution diplomatique.
Le différend, selon nos informations, aurait pris naissance la veille dans le hall d’un bâtiment officiel, à la suite d’une altercation verbale — des mots durs, un ton jugé déplacé, une offense faite à une jeune employée.
L’affaire, dont on taira ici les noms par respect des convenances, a trouvé son funeste épilogue au petit matin.
Les témoins, tous deux discrets et respectueux du rite, ont vu s’opposer les lames dans une élégance glacée.
Le jeune traducteur a été mortellement touché au flanc.
L’ambassade concernée n’a pas souhaité commenter.
On nous indique que les autorités diplomatiques s’emploient à éviter tout incident officiel.
Ce drame, aussi triste que rare, rappelle que l’honneur demeure, pour certains, une affaire d’épée — même à la lisière du XXᵉ siècle.
*
112 avenue d'Orléans.
Le jeune Gustave rentre en courant dans le petit appartement, un journal brandi dans la main. Sa mère, en train de finir le repassage des chemises de son mari — “en voyage officiel au Maroc”, selon ce qu’il lui avait dit — se fâche gentiment :
— Gustave ! Je t’avais déjà dit de ne pas trop papoter avec Marion, à son kiosque... Va rechercher ta petite sœur, chez Berthe.
— Mais maman... On parle de papa, là-dedans !
[1] Les anglophones auront compris immédiatement, “bitch”, en anglais veut dire “chienne” au mieux, “salope” au pire. D’où le dilemme. Fort heureusement pour les relations franco-américaines de l’époque, la Place fut rebaptisée “Place des États-Unis” et la Place de Bitche se retrouva dans le 19è arrondissement.
[2] Organisation de vétérans républicains de la guerre de Sécession, abolitionnistes et pro-émancipation.
(Suite au prochain épisode...)