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Billet de blog 13 novembre 2025

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LA TROISIÈME ESPÈCE (chapitre 25 — Le Cap)

Alors que le monde est au bord de la guerre, en 1961, trois hommes à la poursuite d'un mythe...

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LA TROISIÈME ESPÈCE
Chapitre 25
LE CAP

Une semaine plus tôt, 16 mars 1961, la nuit est déjà tombée sur le port du Cap en Afrique du Sud. Il fait très bon en cette fin d'été austral.
L’annexe du Christina O, “Tina”[1], attend le premier invité de cette rencontre parfaitement secrète. La jetée est déserte et bien gardée pour préserver la discrétion de la rencontre tripartite.
Le second, droit comme un piquet, le menton bien levé, accueille Nehru qui est le premier à arriver.
— Bonsoir votre excellence.
— Bonsoir jeune homme. Suis-je le premier ?
— Oui, votre excellence.
— Bien... bien.
Le silence se fait alors que l’annexe démarre pour rejoindre le pont du yacht qui mouille discrètement un peu au large.

— Je peux vous aider excellence ?
— Certainement pas, je me débrouille parfaitement bien tout seul.
Nehru, froidement agacé, monte sur le pont. Le commandant du Christina O, Jean-Claude Fournier, salue militairement.
— Repos, commandant. J’aimerais me détendre dans ma cabine en attendant.
— Mon second, Nikos Panagiotou, va vous accompagner.
— Bien, bien...

Une demi-heure plus tard, sur la jetée de nouveau, le second attend. Une Mercedes noire s’arrête et deux hommes en sortent. Ils s’approchent ensemble. Ils ont à peu près la même taille, moyenne. Tous les deux glabres, un noir plutôt mince, élancé, les cheveux courts dégageant une espèce d’autorité naturelle. Le deuxième, plus vieux, trapu mais pas corpulent, la bouche ferme et l’œil aux aguets. Tous les deux en costume de tailleur.
— Je ne savais pas que vous arriviez ensemble, messieurs.
— Eh bien, vous voici au courant, cingle le français, je suis Jacques Foccart, je vous présente le président Sékou-Touré.
— Bien, bien, enveloppe le second qui visiblement a été refroidi par le français.

Alors que le yacht file dans la nuit ; le commandant de bord regarde l’océan noir à peine éclairée d’une Lune aussi discrète que la rencontre qui se déroule dans le petit salon juste en dessous.
Il se tourne vers son second.
— Dites, Nikos, ça vous dit quelque chose “non-aligné” ?
Son subordonné le regarde comme s’il venait de parler chinois.
— Non, mon commandant. Pourquoi ?
— Le français, un compatriote, quand je les ai laissés tout à l’heure, commençait déjà à parler de ça... sur un ton déplaisant d’ailleurs.
— Oh, vous savez, moi les trucs de chefs, c’est pas mon niveau.
— Allons, Nikos, il faut être un peu plus ambitieux... qui sait si vous ne finirez pas Ministre de la Mer dans votre pays.

Au même moment, dans le petit salon, décoré sobrement et avec goût les trois “hauts personnages” sont en train de palabrer sur un ton assez véhément.
— Ah non ! Quand c’est non, c’est non !
Jacques Foccart, très en colère, monte sur le pont. Il est hors de lui.
Un homme d’équipage, serveur, s’approche alors.
— Monsieur désire-t-il un thé ou une eau ?
Foccart se retourne d’un coup. Il tente de se calmer.
— Oui, c’est une bonne idée... un Schweppes.
— Où le prendrez-vous, monsieur ?
— Ici, sur cette banquette-là.
En effet, sur le pont, une très belle banquette en teck, coussins moelleux et dossier bien rembourré est légèrement éclairée par une lampe.
Quelques instants plus tard, alors que le serveur arrive avec un plateau d’argent, sur lequel il a posé un grand verre, une bouteille de ce déjà célèbre soda ainsi que quelques biscuits secs, le Pandit Nehru rejoint Jacques Foccart.
— Allons, allons, mon ami, il n’est pas question de faire une révolution. Je ne suis pas un révolutionnaire. Mais nos pays n’en peuvent plus de cette alternative unique ; Est ou Ouest.
Le serveur est resté debout, attendant qu’on lui commande quelque chose.
Nehru le remarque à cet instant et se retourne, le visage fermé.
— Vous désirez, jeune homme ?
— Euuuuh pardon.
Rougissant, le serveur s’éloigne discrètement.
— Bon, je vois que je ne vous convaincrai pas... j’aurais essayé. Mais nous serons à Belgrade[2] cet automne ! Nous allons rentrer au port en restant amis. Mais vous n’auriez pas dû casser ce verre, cher ami.
— Je suis désolé, je me suis emporté, en effet, je ne comprends pas votre position, restons-en là donc, mais le général va être déçu.
— Vous lui direz mes amitiés, après tout, lui aussi s’est opposé aux grandes puissances.
Foccart reste pensif.


[1] En hommage à sa fille, Athina, Onassis aurait pu nommer une embarcation de ce diminutif.
[2] Le Mouvement des non-alignés, officialisé à Belgrade en septembre 1961, rassemble des pays refusant de s’aligner ni sur le bloc américain, ni sur le bloc soviétique. Fondé par Nehru, Nasser et Tito, et soutenu par un bon nombre de chefs d’État, dont Sékou-Touré, ce mouvement vise à préserver l’indépendance, promouvoir la paix et soutenir les États nouvellement décolonisés. Reposant sur la souveraineté, la non-ingérence et la neutralité, il devient un acteur diplomatique majeur du tiers-monde.

(chapitre 26, samedi 15 novembre 2025 “île Maurice”)

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