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Billet de blog 19 octobre 2025

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LA TROISIÈME ESPÈCE (chapitre 14 — Bangkok)

Alors que le monde est au bord de la guerre, en 1961, trois hommes à la poursuite d'un mythe...

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LA TROISIÈME ESPÈCE
Chapitre 14
BANGKOK

Théo Dewez est impressionné par l'avion qu'il voit devant lui.
— Co... comment... tout ça pour nous ?
La ligne élégante du Lockheed constellation, avion longiligne prestigieux à cette époque ne peut que séduire. Celui-ci peut normalement transporter jusqu'à quatre-vingts passagers. Avec ses quatre héciles, il peut aller jusqu'à quatre-cent-cinquante kilomètres par heure et sur plusieurs milliers de kilomètres. Il est garé là, devant le hangar de la TWA, à Vientiane, devant le petit groupe, et au pied de la passerelle, le commandant Peter Gordon les attend.

Le Constellation décolle enfin de l’aéroport de Vientiane, ce 8 mars 1961. Le temps est merveilleux, les passagers reposés, les autorités rassurées.
Le professeur Meier s’approche d’Einar qui copilote l’appareil.
— Au fait, camar… mon ami, comment avez-vous eu en votre possession un reliquaire bouddhiste du XVIe siècle ?
Toujours attentif au manche à balais, Einar n’attendait plus cette question.
— C’est assez simple, l’un de mes ancêtres, Igmar Hallqvist, fut un explorateur un peu casse-cou et peu recommandable. En 1587, il se trouvait en Birmanie. Les archives familiales sont aussi succinctes que celles du Laos, mais ce que l’on sait, c’est qu’Ingmar a volé le reliquaire à un dignitaire laotien. J’ai tenté d’en savoir plus, et j’ai réussi à découvrir que Nakhon Noi fut emprisonné[1], mais il le fut selon son rang, à Pégou, capitale de la Birmanie à cette époque. C’est là que mon ancêtre, un vrai vaurien, a volé l’objet, j'en suis certain.
— Donc, en fait, c’est une restitution ?
Einar, qui ne s’attendait pas à ce verdict, se tourne quelques secondes vers le professeur Meier, en souriant.
— Sans doute… sans doute.

Le couloir de la cabine a été dégagé des sièges “en trop”. Reste une dizaine de fauteuils confortables. Le sol recouvert d'une agréable moquette vert émeraude absorbe les pas de l'hôtesse qui venant du bar au bout de l'allée, s’approche du fauteuil de Théo.
C’est une jeune femme d’une trentaine d’années, une blonde svelte, légèrement maquillée, habillée sobrement d'un tailleur rose bonbon, jupe crayon, chemisier crème avec un petit nœud papillon blanc. Pas de chapeau mais des gants blancs et une jolie paire d’escarpins roses aussi.
— Pardon, monsieur, voulez-vous un coussin ?
Théo, qui était en train de s’assoupir, tourne la tête d’un coup vers l’intruse.
— Mademoiselle, si j’ai besoin de quelque chose, je sonnerai.
Surprise de l’accueil, la jeune femme, professionnelle, se redresse.
— Bien, monsieur.
Samy, assis de l’autre côté, s’insurge cette fois contre l’attitude désagréable de son ami.
— Théo ! Allez vous excuser auprès de cette jeune fille, sinon je serais déçu et j’ai peur pour notre amitié.
Désarçonné par la menace de son ami, le seul qui le supporte depuis si longtemps, Théo se lève et, tel un petit garçon rougissant, va vers la demoiselle, les mains dans le dos et la tête basse.
— Mademoiselle, veuillez accepter mes plus profondes excuses pour mon attitude, je suis un vieil ours et je sais que je suis insupportable… mais…
La demoiselle, surprise mais charmée par l’honnête repentance, se permet une main sur l’épaule du vieil homme.
— Monsieur, je vous remercie de vos excuses et j’en suis très flattée, je les accepte avec plaisir.
Théo semble rassuré, d'une petite voix, il fait une demande.
— Maintenant, je prendrais bien ce coussin que vous m’aviez si gentiment proposé.

Samy se lève de son siège lorsque Théo se réveille, une demi-heure plus tard. Il va vers son ami.
— Théo, vous êtes vraiment un homme bizarre, agaçant souvent, mais si charmant quand vous le voulez bien.
— C’est pour cela que je suis votre ami, mon cher Samy.
— Sans doute, fait-il pensif.
— Une partie d’échec ?

Samy laisse ruminer Théo, qui vient de perdre une nouvelle fois sa partie d’échec contre son ami. Il s’approche d’Einar, qui dans le cockpit, seconde le pilote que Hughes avait engagé et a pris en charge tant qu’Einar en aurait besoin.
— Le vol s’est bien passé !
Il est vers midi, il est interrompu par l’hôtesse de l’air qui fait son annonce.
— Messieurs, nous allons atterrir à Don Mueang International Airport, veuillez boucler votre ceinture et rester assis jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil, merci.

Alors que le Lockheed est ravitaillé en carburant, Einar a fait en sorte qu’ils n’aient pas à sortir pour se restaurer.
— Mes amis, nous et les membres d’équipage allons être ravitaillés directement ici.
Théo, qui n’est plus surpris de la prodigalité de leur ami, s’approche d’Einar et lui met la main sur l’épaule.
— Mon cher Einar, vous nous gâtez… qu’y aura-t-il au menu ?
— Eh bien, j’avoue, j’ai fait une petite folie… salade de crabe et avocat, avec une vinaigrette légère au citron, herbes fraîches, et quelques tomates cerises. Filet de saumon poêlé, servi avec un riz pilaf et des légumes vapeur assortis. Suprême de volaille aux morilles, sauce crème légère, accompagné de pommes de terre rôties et haricots fins. Pour finir, un assortiment de fromages européens, brie, gouda jeune, cantal, avec des crackers. Et en desserts, tartelettes aux fruits frais, crème pâtissière légère avec framboises, myrtilles et quelques feuilles de menthe et aussi des petits gâteaux au chocolat fondant pour les amateurs de chocolat… enfin, quelques liqueurs.
La jeune hôtesse de l’air, perdant un peu l’équilibre, est rattrapée par Théo.
— Allons mademoiselle… nous n’avons pas eu encore la carte des vins !

[1] C’est ici une fiction, car il y a peu d’archives sur cette période du royaume de Lan Xang, ce qui m’a permis d’imaginer l’emprisonnement de Nakhon Noi. NdA

(chapitre 15, mardi 21 octobre 2025 “Singapour”)

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