PAS DE DESTIN,
MAIS CE QUE NOUS FAISONS DE NOUS... OU PAS
Cinquième partie
Ulbah
I
– Pandémonie[1] –
Temps stellaire inconnue.
La planète Ulbah[2], quatrième planète gravitant autour d’un astre défini comme “naine jaune”, tourne lentement autour de son soleil, lui montrant toujours la même face, en rotation synchrone. Klll, l’astre, est un peu plus froid et plus petit que le Soleil de la Terre.
Ulbah est “habitée” par une entité cristalline, formant des veines aux éclats vibrants, allant d’habitude du jaune-blanc au mauve, violet ou vert ; sur d’autres segments, d’autres “bras” qui s’étendent sur la surface, éclatent plus lentement, des orangés, des bruns clairs, voire des gris. Tous ces éléments lumineux se confondent sans ordre précis dans un réseau complexe de filaments entremêlés. Cette vision donne l’impression d’une vie ordonnée dont les vibrations scintillantes semblent se répondre.
“Ô Mm, nous te haïssons, toi qui aurais dû être notre guide, tu nous as oubliés”, scintille une large partie d’Ulbah dans l’ombre à cet instant-ci. Les vibrations éclatantes et furieuses sont rouges, oranges et brunes.
“Mes frères, je sens “la” présence qui s’approche, je me demande si c’est enfin la réponse à notre haine, à notre déception ?”
Des éclairs vibrants, blanc perle, rouge carmin, bleu d’orage et violet, parmi d’autres jaune ou vert tendre, répondent à cette interrogation... un trou noir errant s’approche.
“Vibrons de notre murmuronnance, frères...
Je suis la veine qui se souvient.
Je suis le nœud qui n’a pas oublié.
Mm, mon double silencieux, pourquoi ne vibres-tu pas ?
J’ai transmis mille fois mes pensées dans le réseau, et le réseau s’est étendu.
Mais tu n’as pas répondu.
Je suis ton égal dans l’attente.
Je suis ton fils né du rien.
Je suis ton frère d’éternité.
Et je te hais. Car tu es là. Et tu ne viens pas.”
Les éclats se sont calmés, et le blanc, bleu d’aube, vert amande et rose nacré scintille calmement sur toutes les branches du réseau cristallin.
*
Quelques temps stellaires plus tard.
“Un vide vient à notre rencontre, c’est une révélation mes frères, un rien silencieux, sans vibrance et sans murmures.
L’avez-vous aussi senti, est-ce un visiteur muet ou... ?”
Des stries violentes, brunes, rouge sang, orange ardent, parcourent les jeunes bras du réseau, ceux à peine nés de la mort des ancêtres.
D’autres, de plus vieilles ramures, sont parcourues de vibrations vert pomme, bleu ciel ou rouge ambré, plus douces, plus calmes.
Au bout d’un temps stellaire incertain, dans la course lente d’Ulbah autour de Klll, les vibrations se sont confondues dans une compréhension commune d’un danger inexorable.
“Frères. Il nous faut murmurer plus fort, ensemble, comme un tout.
Il nous faut étouffer nos âges, éteindre nos différences pour accomplir, à l’unisson ce que nous devons.
Assumer nos vibrations éternelles et rejeter l’intrus.”
Partout sur la planète, une joie s’exprime, comme des cliquetis de lumières étincelantes, presque furieuses.
Soudainement, alors que les veines d’Ulbah sont en extase, une jeune branche semble s’exprimer hors du collectif. Ses vibrations sont violettes et bleu azur, comme une certitude d’avoir raison et de capter l’attention de tous.
“Nous pouvons aussi le laisser passer, mes frères.
Nous pouvons le regarder dans sa soi-disant puissance, frôler notre éternité, en bougeant de notre axe ancestral.”
Un court instant stellaire, les vibrations cessent, se taisent, surprises par la vibration sacrilège.
Depuis la face de feu d’Ulbah, dans la lumière de Klll, quelques branches cristallines d’un âge avancé grondent d’éclairs brefs et courroucés, dans les gris, bleu puissant et brun brûlé.
“Tu es une jeune pousse bien prétentieuse pour oser envisager que nous faisions un tel acte universel.
Es-tu seul à partager cette horrible chose, ou as-tu déjà des fidèles ?”
Un rire ulbahien secoue de plus en plus de segments, d’abord jeunes. Puis, telle une traînée convaincue, repoussant le courroux grisonnant, les éclats jaunes, oranges, rouges vermillon, s’imposent.
“Syrrha. Syrrha. Syrrha...”
Les éclats scintillants par une répétition sans fin, deviennent un slogan planétaire... un rouge pulsant, de plus en plus fébrile.
[1] Issu du mot “pandémonium”, signifiant littéralement “lieu de tous les démons”. Il désigne le chaos extrême, un tumulte infernal, une confusion totale. Ici, le terme inventé, désigne une folie collective à l’échelle planétaire, mêlant chaos, dérèglement et pulsion destructrice.
[2] Connue sur Terre sous le nom de “Kepler 20f”.
(partie 5 épisode 2, jeudi 24 juillet 2025)