LA TROISIÈME ESPÈCE
Chapitre 16
JAKARTA
Georgius Kharzov avant le départ de Singapour s’est ajouté au personnel de bord comme copilote, ce qui permet à Einar Hallqvist de profiter plus de ses amis et surtout de réfléchir à la situation.
— Quelles seraient les raisons pour lesquelles le professeur Percy ait disparu, mon cher Einar ?
Le professeur Meier est certainement le plus inquiet de tous.
— Cher professeur, nous n’en savons guère plus pour le moment, il va de soi que la présence de monsieur Judel, le collaborateur d’Howard et l'un de ses adjoints, nous sera de grande utilité. Ce sont d'anciens résistants et du SDECE[1], mais monsieur Judel est un homme à principes il semblerait... Howard m'a raconté une petite histoire à son sujet.
Théo, toujours à l'affût d'histoires dans l'Histoire, en demande plus.
— Ah, on peut savoir ?
— Ça n'a pas grand intérêt, mais en gros il était en désaccord avec la politique coloniale du gouvernement de Guy Mollet qui avait continué a infiltré l’UPC[2] pour déstabiliser l’opposition camerounaise. Bref, monsieur Judel a été recruté par Howard Hughes pour développer son réseau d’Afrique de l’Ouest.
— Pardon, cher Einar, mais alors quel est donc le rapport avec notre voyage en Asie ?
Einar se met à rire.
— Je comprends votre surprise, mon cher Théo, c’est, à ce que m’en a dit Howard, que ce monsieur en a profité, à cette époque, pour tisser des liens avec certains réseaux asiatiques qui s’intéressent beaucoup à l’Afrique et à son potentiel commercial.
— Toujours le fric, toujours le fric, intervient d’un air déçu, le professeur Friedrich Meier.
— Je sais, professeur... le monde tourne ainsi !
L'hôtesse de l'air intervient à cet instant.
— Messieurs, nous allons atterrir à Jakarta Kemayoran. Veuillez bien attacher votre ceinture et demeurer assis jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil, je vous remercie.
Samy, par le hublot, découvre une ville basse, ponctuée de rizières et de marécages, et déjà quelques avenues toujours de style colonial avec quelques bâtiments administratifs çà et là. Quant au petit aéroport en béton, il est entouré d’avions et de hangars.
Après avoir passé la douane, ils se retrouvent devant un motel.
— Eh bien, ça nous change de notre dernier hôtel, Einar !
— Samy, on fait avec ce qu’on a et cet incident technique avec notre train d’atterrissage nous oblige à nous contenter de ça pour cette nuit. Vous savez, en 1941, à Londres, durant le blitz, croyez-moi, j’ai connu bien pire.
Samy sourit, un peu gêné de sa première réflexion.
— Pardon, mon ami, j’avais oublié que vous étiez de la RAF à cette époque.
— C’est tout pardonné, Samy, voyons.
Le bâtiment ne paye pas de mine, deux étages en béton, des volets en bois peints de vert foncé, légèrement écaillés. Un hôtel, fonctionnel.
— Et en plus, douche commune, chers amis !
— Ça me rappellera Kiev, rigole presque Friedrich Meier.
Einar a un ton plutôt sérieux lorsqu’il leur donne le bonsoir.
— Bonne nuit, messieurs, il est déjà fort tard, et nous repartons tout à l’heure.
9 mars au matin. Théo dort encore lorsque la main d’Einar vient l’agiter par l’épaule.
— Théo ! Théo... il est l’heure de partir.
Il se lève en sursaut.
— Merde ! Encore une attaque allemande ?
Einar, compréhensif, lui sourit amicalement.
— Non, non, cher ami, la guerre est finie. Nous sommes à Jakarta...
Entre soulagement que ce n’est plus la guerre et désappointement de devoir se lever, Théo bougonne.
— L’heure du levé... sans le clairon.
— Vous savez où est passé le professeur Meier ?
Soudainement, Théo éructe.
— Mais, foutre dieu ! Comment voulez-vous que je le sache ?
Einar Hallqvist, se rendant compte que décidément Théo Dewez n’est pas du matin, se laisse tomber sur la seule chaise de cette chambre de VRP.
— Lui aussi... il a disparu.
Théo, assis sur le bord de son lit, le regarde, comme s’il essayait d’intégrer l’information.
— Ben ça alors !
[1] Service de documentation extérieure et de contre-espionnage est le service de renseignement extérieur français de 1945 à 1982.
[2] Union des Populations du Cameroun, fondé entre autres par Ruben Um Nyobè (1913-1958).
(chapitre 17, samedi 25 octobre 2025 “île de la Rédemption”)