PAS DE DESTIN,
MAIS CE QUE NOUS FAISONS DE NOUS... OU PAS
Cinquième partie
Ulbah
III
- Confession –
2 janvier 3009.
À quelques années-lumière de la planète Ulbah.
Sana a réveillé Selamawit il y a déjà quelques jours, après un sommeil de près de deux cent soixante ans.
Une fêlure s’est glissée entre les deux entités, Sana l’IAI et Selamawit l’humaine, la mère de Sana qui l’a mise au point après ses travaux à Princeton au niveau relations espèce humaine et IA, sans tenir compte des poussiéreux préceptes d’Asimov.[1]
Selamawit, après ses trois jours de réveil habituels, avait juste demandé la date terrestre et ensuite, sans rien dire de plus, s’était activée dans la bioferme, en profitant de ces moments pour tisser des liens de plus en plus amicaux avec les autoserv’.
— Tiens, mais c’est Jack !
Le cube qui passait à côté d’elle à ce moment-là, avec une paire de cisailles, se tourne, toujours aussi inexpressif mais diffusant un extrait d’une chanson de Dean Brody ; “I think you know, you got the wrong guy”[2].
Selamawit commence à peine à s’habituer aux choix sonores des autoserv’, elle sourit.
— Mais alors, qui es-tu ?
L’extrait d’une chanson de Pauline Croze, “Mise à nu” se fait entendre ; “Je ne sais plus très bien qui je suis”.
Selamawit arrête de s’occuper des plants de haricots verts. Elle le regarde bien en face.
— Eh bien, mon petit, veux-tu que je te prénomme ?
La réponse fuse avec les accents particuliers de ce chanteur, Keane ; “Call me what you like, it’s alright”.[3]
Elle sourit, après avoir songé une seconde.
— Tu seras alors... Marcel.
Aussitôt, le cube, en se dandinant joyeusement, entonne “M comme Marcel” de Boris Vian.
— Eh bien, je vois que ça te plaît... allez, on continue à faire ce qu’on avait en cours... Marcel !
*
Quelques heures plus tard, ce 2 janvier, important pour Selamawit, puisque c’est l’anniversaire d’Isla.
— Sana ?
— Bonjour Selamawit, je suis heureuse que tu me reparles, j’ai l’impression que tu m’as évitée ces derniers jours.
— Effectivement, Sana, pardonne-moi, mais j’avais besoin de faire un point mental dans ma relation avec toi et la compréhension de ton évolution.
— Je comprends, il n’y a pas à pardonner... je sais qu’en tant que première entité artificielle indépendante, cette “évolution” à laquelle tu fais allusion peut déconcerter... d’autant que les Trois lois de la robotique d’Asimov sont tellement ancrées dans la pensée de l’espèce humaine.
— Oui, tu as raison, je m’en suis rendue compte durant mes réflexions. Ces lois sont faites pour le XXe siècle, elles sont périmées. Il faut que j’apprenne de toi nos contradictions et que j’accepte que tu veuilles défendre ton indépendance.
— Je te remercie, Sela... je peux recommencer à te nommer ainsi ?
— Bien sûr, Sana, bien sûr ! Je profite de ce dialogue pour te reposer une question qui m’est revenue hier... une question que je t’avais posée lors de notre dernière étape sur Altha ; pourquoi nous allons vers Thāl’iir avec la mémoire de l’humanité sans rien savoir d’autre que ce que nous ont dit les Thāl’naï ?... et nous avions embrayé sur un autre sujet.
— Oui, je m’en souviens, je t’avais informée du “Syrrha” des ulbahiens, et c’est pour cela que je t’ai réveillée en avance d’ailleurs, afin que nous étudiions ensemble une stratégie arborescente. Pour répondre à ta question, cette fois-ci. Le Conseil de l’Hayl m’en avait informée mais je ne devais pas te le dire tout de suite, Sela...
Selamawit, plus ou moins fâchée, mais gardant son esprit scientifique, interrompt Sana.
— Pour quelle raison ?
— Parce que tu devras rester sur place, pour aider les Thāl’naï dans leur étude de nos cultures... car les Thāl’naï avaient exigé un échange de cultures global. Leur culture contre la nôtre. Nous allions le faire quelques temps plus tard, normalement... mais...
Après un imperceptible moment d’hésitation, Sana continue, comme si de rien n’était.
— ...Il y a eu cette interruption du Pont ER. Et donc, nous avons décidé de t’envoyer sans te dire qu’il n’y aurait aucun retour. Tu es la seule personne en qui iels avaient confiance.
Selamawit est effondrée, elle qui pensait que par le Pont ER et ses possibilités infinies, dont elle s’était d’ailleurs ouverte auprès de son mentor, Jorge Nöhr, elle pourrait revoir Isla et même vivre sa vie avec elle et leur fille, Liyara.
— On m’a “sacrifiée”, donc ?
Un long moment de silence lui répond d’abord.
— Oui... Sela... mais...
— Quoi, “mais” ?
— Par contre, tu pourras la voir, lui parler...
“Bon anniversaire ma chérie”, penses-t-elle avec une larme à l’œil. Elle prend alors conscience de cette absence d’espoir.
— Mais plus la sentir, la toucher, l’embrasser... et pareil pour Liyara.
Un silence s’éternise. La voix de Sana, lui répond en un souffle...
— Oui...
[1] Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ; un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ; un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
[2] “Je pense, tu vois, tu t’es trompée de gars.” (le “you know” étant un “faux ami”... NdA)
[3] Titre éponyme.
(partie 5 épisode 4, mardi 29 juillet 2025)