Boualem Sansal hait l’Algérie avec la précision d’un notaire et la constance d’un moine. Une haine tranquille, bien assise, presque académique. Kamel Daoud contemple l'Algérie avec l’amour d’un amant éconduit, déçu mais toujours prêt à écrire une nouvelle lettre enflammée. Alors, une question s'impose: peut-on aimer un pays qui déçoit ?
Les Algériens traitent Kamel Daoud d’iconoclaste, d’intellectuel déconnecté, mais en réalité, il ne fait que tendre un miroir. Il pointe du doigt l’islamisme, cette ombre qui étouffe les rêves et enchaîne les esprits. Il le dit sans détour, et cela lui vaut les accusations de traîtrise. Il s'acharne à rappeler que malgré les renoncements, il y a toujours quelque chose à sauver.
Sansal, lui, considère l’Algérie comme un accident de parcours, une erreur sur la carte du monde. À ses yeux, il n’y a plus rien à attendre, rien à sauver, rien à aimer.
Kamel Daoud, dans ses colères, vise haut : il en veut aux Algériens, non pour être pauvres ou malchanceux, mais pour avoir fermé les yeux quand l’islamisme creusait sa tranchée. Il se désole de cette résignation crasse, de cette paresse d'esprit qui a laissé le monstre s’installer dans les maisons, dans les écoles, dans les ventres mêmes. Sa colère n’est pas méprisante : elle est celle d’un amoureux giflé, pas d’un touriste déçu.
Sansal, lui, contemple le désastre avec la distance hautaine de celui qui a renoncé depuis longtemps. L’Algérie, dans ses livres, n’est pas un pays, c’est une caricature. Un terrain vague, peuplé de fantômes barbus et de femmes bâillonnées. Chaque page transpire la défaite, la condamnation sans appel, le regret d’être né trop au sud.
Et quand la musique s'invite, la cassure devient un gouffre. Kamel Daoud a sûrement tapé du pied sur du raï grinçant, quelque part entre deux verres de vin. Il a dû laisser un bout de lui-même dans une chanson de Cheb Hasni. Le raï, pour lui, n’est pas une curiosité folklorique ; c’est une respiration brute, une liberté volée aux ténèbres.
Sansal, lui, regarde le raï comme un anthropologue regardant des rites primitifs. La vulgarité, l’insolence, la sueur du raï l'effraient. À son oreille, seules les symphonies occidentales ont droit de cité.
Les deux hommes écrivent en français, oui, mais leur langue n'a pas le même goût. Daoud, porté par son talent, Sansal, porté surtout par une intelligentsia française ravie d’entendre du mal d’Alger, alors il récolte les lauriers et les micros.
Au fond, l'un continue d'espérer et rêve d'un jour où, peut-être, les Algériens cesseront de chercher leurs bourreaux dans les cieux et leurs maîtres dans les déserts. Un jour où l’Algérie écrira son propre poème, sans imams furieux ni gouverneurs séniles.
Sansal, lui, a remisé tous ses rêves dans une valise diplomatique. Il parle d’Algérie comme d’un dossier classé sans suite. Il observe l’Algérie du haut d'une tour en carton, entre deux prix littéraires remis à Paris. Chaque victoire française est une gifle joyeuse donnée à ce pays d'origine qu’il considère avec le mépris du colon raté. L'Algérie n'est pour lui qu'un brouillard où surnagent des barbus et des ânes.
Là où Daoud porte encore en lui la tendresse du douar, la saveur d’un repas en famille, la clameur des marchés, Sansal traîne son Algérie comme un vêtement sale qu’il rêve de brûler. À chaque interview, une pincée de fiel. À chaque prix, une déclaration lourde de ressentiment envers cette Algérie sui n'est qu'une ruine peuplée de monstres ; chez Daoud, c’est une terre malade, certes, mais vivante, râleuse, obstinée
Kamel Daoud écrit pour réveiller, pour secouer, pour bousculer les dormeurs. Boualem Sansal écrit pour enterrer, pour achever, pour apposer sur le cercueil de l'Algérie une dernière pelletée de mépris
Dans un monde juste, Daoud serait le chroniqueur indocile d’une république enfin adulte, enfin debout. Sansal serait un obscur fonctionnaire à la retraite, racontant ses rancunes dans des bars miteux.