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Billet de blog 11 juin 2011

DU CAFE DE LA VINETTE / Une Nouvelle

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Tirez pas sur le caviste! Devrait-on mon Cher Léon ? Ton chai odorant de convivialité où l'amoureux du cru aimait s'y installer pour déguster. Et pourtant, non loin de là... Trop abreuvés, hommes sots, tes rires en délires crus dérivent vers l'esprit fat et vil ; haut lieu de la bassesse humaine... Ce jour là tout commence une fois encore par l'ignorant.

- La reine des reines vive la « Vinette » ! chantait à tue-tête Albert passablement éméché. Le groin rougeaud et la narine large d'Albert plongeaient énergiquement mais solennellement dans le verre pour humer l'odeur âcre de cet infâme breuvage.

- Sentez-moi ça les copains, c'est du charpenté qui vous tient la langue!

- En parlant de langue, j'ai la menteuse sèche plombée au palais, répondit Lulu, Dédé fais danser la bouteille!!!

Dédé était heureux d'avoir une si belle clientèle qui venait régulièrement au « Café de la Vinette ».

- Tiens! Dit Lulu, qui voilà !? Alors La Boursouffle tu viens trinquer avec nous ?
A vrai dire, ce jour là, La Boursouffle paraissait d'humeur maussade. Pour les intimes il avait pour petit nom charmant « Tête d'Ail » ; non que ses parents aient peu avantagés leur fils à la naissance, mais différents cafetiers prenaient tellement soin de lui qu'à force de passer de soin en soin son faciès avait pris avec le temps le forme d'une tête d'ail.

- Eh bien Tête d'Ail t'es tout pâlot, t'as basculé du mauvais côté de la barrique ?

- Non, c'est ma femme...

- Holà! Crièrent en choeur les deux autres comparses.

- Pas besoin de nous dire, dit Lulu d'un air compatissant en lui tapotant l'épaule.

- Je ne veux pas te décourager mon vieux mais crois-en mon expérience, elles ne changent jamais! Tu vois moi, ma Ginou, elle a une manie à mon rituel, c'est qu'elle est fine et intelligente faut pas croire. Chaque jour, j'aime à me rincer les dents, tu vois ce que je veux dire?...

- Lesquelles ? Dit Albert, il y a longtemps que les racines ne te piquent plus beaucoup!

- Bon, dit Lulu un brin agacé, je disais que chaque soir j'aime me rincer le bec avant d'aller me coucher, histoire de faire une petite désinfection qui me demande trois minutes de concentration pour sentir l'effet que ça fait hum..

- Ouais si tu l'dis répondit Albert.

- Et bien chaque fois au moment même où j'ai le gosier imprégné et que je ne peux parler, la Ginou me pose systématiquement des questions qui m'obligent à lui répondre, et ça me casse le fond des culottes tellement elle m'énerve. Je n'ai pas le temps de méditer sur l'effet que cela fait.

- Mais elle est gentille ta femme répondit Tête d'Ail.

- Mais elle le fait exprès je te dis! Ça la démange sec chaque fois! Répondit Lulu emporté par l'humeur. Ouille!!! En parlant de fond de culotte il va y avoir de l'orage. Lulu se mit à se gratter si énergiquement que les copains eurent peur.

- Eh arrête! Gueula Albert tu vas faire fondre le peu qui te reste, laisse il n'y aura pas d'orage je te le dis le ciel est dégagé.

- Bordel Albert! L'orage va péter fort! Quand le pompon gauche me brûle c'est un signe dit-il en y faisant de plus belle.

- C'est le rhumatisme mon pauvre vieux, tiens bois, ça va te le rafraîchir un peu.

- D'accord mais c'est bien pour vous faire plaisir...

C'est qu'il devait avoir drôlement mal le Lulu car un verre ne lui suffit pas pour le soulager!

Quelques haleines défraichies plus tard les trois compagnons avaient les idées vraiment floutées.

- Eh Dédé! On est copains hein ? Tu nous as jamais montré ta cave.

- Oui oui mais c'est privé là.

- Allons on est copains nous on peut.

- Non! Et puis je n'ai pas le temps dit Dédé d'un air embarrassé.

- Comment ? Allons ça prend cinq minutes.

- Non je vous dis! Dédé commençait sérieusement à s'agacer.

Mais le trio entêté s'avançait près de la cave.

- Arrêtez là! Cria Dédé

Mais d'un brusque coup d'épaule Albert fit sauter le verrou.

Dédé enragé tentait de les retenir en vain. De leurs pas chancelants, ses célèbres amis parvinrent malgré tout à s'habituer à la pénombre.

- Que c'est beau toutes ces bouteilles, il n'y a pas à dire dit Lulu, en plus vous avez vu tout ce qu'il y a, on est gâtés.

Afin de mieux voir les étiquettes sur les casiers ils se penchèrent un peu plus encore.

- Tout est bien organisé dit Albert, c'est qu'il est fort notre Dédé, sur chaque compartiment il y a une belle étiquette, regardons d'un peu plus près.

Sur le premier casier l'étiquette indiquait : « Pour les très bons clients ; Notables » sur le second « Pour les personnes des environs, à Fidéliser » et sur la troisième étiquette « Pour les Trois Couillons », PIQUETTE! »

L'orage arrivait donc, Lulu l'avait prédit.

Tous trois se retournèrent vers Dédé.

- C'est nous les trois couillons Dédé ? Demanda Albert. -

- Heu...

-Avoue traite!

- C'était pour rigoler...

- Et c'est pour rigoler que tu nous sers de la piquette depuis des années sûrement ?

- Pas toujours!

-Tu te fous de nous, on pensait que tu nous aimais!

- Mais si voyons...

- Combien de fric on t'a laissé depuis toutes ces années Dédé ?-

- Pas mal c'est vrai.

- Pas mal c'est vrai ?! Hurla Albert, tes plus fidèles clients, tes amis, tu sais ce que tu vas faire ? Assieds-toi! Tu vas trinquer tout seul avec ta piquette!

-Tête d'Ail envoie la bouteille! Ordonna Lulu.

- Non je ne peux pas il est trop infect gémit Dédé.

- Trop infect ? Hurla encore Albert.

- Je ne peux pas

- Bois traite!!!

- Attends un peu intervint Lulu. Qui te fournit cette vinasse pour se foutre de nous avec ta complicité ?

- Je ne peux pas le dire, gémit de plus belle Dédé

- Comment ça ? C'est pour cela qu'il n'y a pas d'étiquette sur ces bouteilles ? La Boursouffle regarde d'où viennent les autres bouteilles.

- Du « Grand Chai »

- Ah c'est le Léon qui te refile sa camelote pourrie pour nous, au vieux connard on va lui régler son compte à celui là!

- Heu...Oui c'est cela, c'est Léon...

- C'est bon on va s'occuper de lui tout à l'heure mais d'abord bois vaurien!

- Non!

Albert lui décocha une gifle monumentale. Dédé tenta de s'échapper, il sentait que les trois hommes beaucoup trop enivrés pouvaient faire n'importe quoi. Il leurs balança des planches pour faire barrage. Dans la lutte Lulu tomba s'esquinta la main et d'un coup La Boursouffle qui n'était déjà pas d'humeur joviale depuis le matin, plongea sur Dédé.

- Tu vas voir je vais te tatouer une empreinte qui te rappellera la piquette pour un bout de temps!

Il mit Dédé à terre, La Boursouffle complètement déchaîné grimpa sur lui, saisit le visage violemment à deux mains, colla ses lèvres sur le haut de son nez, aspira tant qu'il pût jusqu'à lui former un suçon monumental bien violacé ; marque de la traîtrise que Dédé avait commis.

Albert lui ouvrit la bouche et déversa d'un jet tout le vin que Dédé tentait de rejeter comme il pouvait. Lulu l'attacha aux casiers et les hommes au summum de leur ivresse partirent survoltés chez Léon. Mais avant d'arriver au chai, ils passèrent récupérer de l'essence.

Arrivés sur les lieux ils déversèrent tout le contenu dans la bâtisse qui était encore ouverte et allumèrent le feu...

Tapis dans un rang de la vigne de Léon, ils s'installèrent pour contempler le spectacle...incendiaire.

Dans leurs danses infernales, d'immenses flammes s'amusaient à virevolter face aux eaux jaillissantes de ces jets qui tentaient péniblement de freiner ce funeste ballet. De ce flamenco endiablé, la résistance du feu avait offert pour toute révérence un déchirant brasier. L'aube se faisait ; le soleil, indifférent aux clameurs terrifiantes de la nuit, pointait de ses douces nuances l'annonce d'un jour nouveau. Du visage marbré de Léon apparurent des fines larmes perlées qui s'acheminaient doucement aux coins de ses lèvres figées. A pas lents Léon se dirigea vers ses vignes, y pénétra, se retourna vers son présent passé qui avait décliné tout le long de la nuit. Son chai gisant dans son interminable agonie semblait lui envoyer des signaux que la fumée tentait d'étouffer. Les pierres amoncelées çà et là dans leur supplice lui murmuraient quelques paroles qui leurs appartenaient encore.

- Ta vie, notre vie Léon, n'abandonne pas, ne nous abandonne pas semblaient lui susurrer les ruines effondrées.

- Grand-Père veux-tu que nous rentrions ?

- Non Romain pas maintenant...pas tout de suite.

D'un geste lent, mais avec la détermination de tous les prieurs, le vieil homme joignit ses mains fermement, les leva hautes vers le ciel, écarta les bras et de ses mains tendues offertes au ciel...

- Je ne renoncerais jamais, dussé-je en mourir dit-il comme un combattant amer.

- Vois-tu Romain ce que tu as face à toi mes grand-parents avant moi les avaient plantées.

Léon se baissa, prit une large poignée de terre.

- C'est par là que tout commence dit-il. Terre ; nourrice des hommes qui la cultivent, l'aiment, la respectent comme leur mère ; de son sein elle te donnera tout. Homme ; il faut travailler dur si tu veux t'en nourrir, aucun de nos semblables n'a le droit de la bafouer. En reconnaissance elle te comblera par sa générosité. De cette terre est née cette vigne.

Il toucha le cépage noueux qui se présentait à lui, le caressa longuement de sa main rugueuse.

- Mets ta main Romain sens-tu la sève qui monte en lui, regarde les fruits qui en sont sortis. Pense à tous ces hommes qui seront heureux de cette offrande, que de bonheur tu donneras quand tu l'aideras à être le bon vin qui arrive sur nos tables.

Ils restèrent un instant silencieux.

- Notre chai là-bas est en train de périr, nous lui redonnerons vie pour que vivent ces fruits et de ces grappes viendront le partage et la convivialité. Jamais je n'aurais trahi mon travail pour en tirer mauvais profit.

Il regarda profondément Romain dans les yeux.

- Ne fais jamais rien de médiocre ; excelle ou détruit, il en va de ta loyauté et de sa survie.

Les trois amis toujours cachaient dans les rangées de vigne, maintenant complétement dégrisés, comprirent que Léon n'aurait jamais failli. Tout confus, gorges nouées, ils pensèrent à la catastrophe qu'il avaient commis. Lulu le premier sortit du rang, suivi d'Albert et de La Boursouffle. Tout honteux, Lulu commença.

- Nous sommes des misérables, nous avons commis le pire par notre attitude décadente.

- Léon comment te dire...continua Albert.

- J'ai malheureusement compris, que de sueurs évanouies derrière moi, comment osez-vous vous montrer à moi ?

Le regard glacial de Léon saisit les tripes des trois hommes qui les avaient perdues le temps du journée. Désespéré Albert continua doucement.

- Léon, seul, jamais tu n'arriveras à reconstruire ce que nous t'avons détruit. De nos mains, de nos sous, nous reconstruirons ce qui est démoli, de ces doigts ressortira le fruit de ta vie. Nous te supplions accorde-nous le pardon.

- Le pardon...comme c'est étrange, combien de fois l'ai-je offert durant ma vie quand les éléments capricieux s'écharnaient sur ces vignes. Le pardon des hommes, jamais je n'avais eu à le faire, aujourd'hui face à leurs stupidités sous l'emprise d'un mauvais vin...je ne sais plus.

- Léon...

- Mais j'accepte votre offre, vous me le devez bien aujourd'hui, nous ne sommes jamais de trop pour récolter le sang de la terre.

Léon était avant tout un homme de coeur, il vit à travers ses larmes, tour à tour, la destruction derrière lui, la repentance face à lui, l'avenir devant lui en regardant Romain.

Valérie MAÏO-MOUILLAC

Je suis l'Auteure de cette Nouvelle

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